Marcher en Arménie

29 octobre 2009

A propos du site Marcher en Arménie

Classé dans : Généralités — denisdonikian @ 16 04 50 1050
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Vous avez quitté Erevan en prenant un minibus, assis près du chauffeur, et vous roulez vers le sud. Vous êtes au cinéma. Le spectacle bouge en permanence et vous laisse en permanence sur votre faim. Tant de choses épousent votre curiosité et l’abandonnent aussitôt : villages paisibles, vallées secrètes, douces collines… Vous descendez dans une ville avec l’impression d’être perdu. Sur une hauteur, une église domine un paysage résigné. Vous êtes en Arménie où survivent des Arméniens. Vous dormez dans un hôtel correct et le lendemain à vous la route, à vous l’inconnu. Fini les sites à visiter, les itinéraires obligés, les terrasses de café exubérantes, le clinquant à l’occidentale… Rien que la terre et des hommes… Et pas après pas, vous sortez de votre longue et lourde chimiothérapie, défiant vos muscles engourdis par une sédentarité forcée ou fouettant votre âge qui commence à craindre le risque de fatigue. Et vous marchez, marchez, de surprise en ravissement. Ciel puissant, couleurs vivantes et des hommes installés dans les lentes chaleurs de l’humain. Le monde se donne à vous. Avec ses monuments naturels, mais aussi ses témoignages de civilisation… On vous parle, on vous conseille, on se confie… On vous dit ses espoirs. On évoque ses débrouilles. On vante son village. Et c’est à peine si on se plaint. D’ailleurs, qui l’entendrait cette plainte ? Mais vous, en écoutant, malgré votre impuissance, vous avez restauré du lien.

Voilà ce qu’on pourrait recevoir en marchant en Arménie. Avec un âne comme Stevenson, un bâton de pèlerin, un guide, chasseur viril ou amante arménolâtre, seul ou en groupe, qu’importe ! Pourvu qu’on ait l’ivresse ! Quel pays vous l’offrirait autant que celui-ci ? Où les bergers font paître leurs moutons au milieu des ours. Où des pierres gravées viennent à vous du fond des âges. Où des curiosités naturelles sont investies de croyances quasi-païennes. Où l’hospitalité est légendaire.

Sans compter qu’en Arménie on marcherait forcément utile. En permettant de créer des circuits et des étapes, de développer des régions. Car plus l’Arménie aura de marcheurs, plus les autochtones travailleront, formant des guides, mettant en place des hôtels et des gîtes, ou des chambres dans les villages. Des initiatives, embryonnaires ou avancées, existent déjà. Balisage de sentier, développement de structures d’accueil ou organisation de randonnées inédites. Déjà, des amis étrangers sillonnent le pays sac à dos.

Au fil des mois, nous proposerons modestement quelques itinéraires nouveaux ou quelques sites connus à connaître mieux ou autrement. Nous décrirons une intimité de la marche dans une Arménie lente à hauteur d’homme. Histoire de titiller les fourmis de ceux qui rêvent de poésie avec leurs jambes.

5 février 2010

Tatev avant l’automne

Classé dans : Marz de Siounik — denisdonikian @ 2 02 38 0238
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À Tatev, l’automne s’annonce à petit pas. L’humidité s’empare des esprits. La grande exubérance de l’été ne baigne déjà plus le village. Les nuages commencent à pointer sur les hauts des collines, des nuages qui invitent à rentrer chez soi. Anahit, la voisine de Noro, qui nous apporte à manger, pilaf, salades, pain lavache, semble habillée contre les proches tristesses de l’hiver. Elle a perdu son mari il y a plus de dix ans dans un accident de voiture. Elle paraît si frêle sous les pommiers lourds d’un jardin qui ne semble plus l’enchanter. Elle a le sourire humble, presque forcé. La pluie tombera toute la nuit, frappant les toits et les feuilles à grosses gouttes menaçantes. Quelques toits fument, à moins que ce ne soit des déchirures de nuages. La nuit à Tatev est obscure tant les lumières sont d’un jaune maladif, tirant sur l’orange. Les chemins fuient vers on ne sait quel inconnu noir. Dans la journée, à peine sortis de l’école, les enfants s’amusent autour du bassin d’agrément. L’été, durant les fortes chaleurs, ils s’y baignent. Maintenant, le bassin est vide, orphelin de son eau et de ses nageurs. Les écoliers ne sont pas rongés par l’attente stérile comme leurs aînés qui, un peu plus loin, ratiocinent à longueur de jour sur les avenirs impossibles de leur existence. Dans les champs alentour les blés sont coupés, formant d’immenses taches jaunâtres au cœur du paysage. Et comme Araïk, chacun commence à penser au bois pour l’hiver.

27 décembre 2009

Satani kamourdj

Classé dans : Marz de Siounik — denisdonikian @ 9 09 08 1208
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Au fils du temps, les concrétions calcaires sur le Vorotan s’étant jointes comme deux lèvres, les gens ont cru à une œuvre du diable. Maintenant, la route entre Goris et Tatev passe dessus cette voûte à l’épreuve des tanks tandis que la rivière continue son cours. Certains y plongent pour voir le « pont » par-dessous comme un œil indiscret sous les jupes d’une jeune fille. Et là, ce n’est que dentelles, lèvres et irisations propres à émouvoir un voyeur qu’il soit novice ou instruit. Pour les autres qui s’en tiennent aux monumentales formulations de la pierre en surface, l’endroit offre de menus abîmes au fond desquels une eau saturée de minéraux gargouille dans des marmites et déborde pour se hâter vers la force qui l’entraîne. Nul n’éprouvera mieux la sensation de l’eau originelle que celui qui aura l’audace de sa curiosité pour se laisser prendre aux jeux des plus fluides vertiges dans les profondeurs du temps. Ainsi, accompagnée de Noro, sain connaisseur des moindres localités depuis l’enfance, l’étrangère nageuse savourera, par ce baptême de la nature, la vive sensualité de son corps soumis à l’amant le plus pur et le plus fugitif. Assez pour ne plus jamais oublier l’offre qui lui a été faite, l’espace d’un éclat, d’un monde avant les hommes.

Un ponte ayant flairé la bonne affaire voulut avoir la haute main sur le pont. Le privatiser, c’était civiliser par l’argent l’ardeur de la rivière sauvageonne. Mais les villageois de Tatev ne l’entendirent pas de cette oreille. Ils détruisirent les premiers bétonnages et obtinrent gain de cause, signifiant par ce geste que la nature n’appartenait pas aux hommes mais qu’à elle-même. C’est dire qu’ils savent se réveiller lions quand on cherche à les piéger contre ce qu’ils ont de meilleur, le sens de la chose libre.

Septembre 2009

Crédit photo : Denis Donikian

Voir aussi les superbes photos de Satani Kamourdj prises Viken Amtablian

29 novembre 2009

Désœuvrés à l’abandon

Classé dans : Marz de Siounik — denisdonikian @ 4 04 32 1132
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Je parle de Tatev comme de tous les villages traversés : Aghitu, Vorotan’, Chamb… Partout, la même rengaine. Des hommes et des femmes qui se débrouillent pour assurer le quotidien. On se demande ce qu’on y fait, ce dont on rêve. Or, l’homme de l’Arménie indépendante a soif de travail. Son impuissance actuelle vient d’en haut. Le désœuvrement général est devenu un état d’esprit. Chacun est condamné au minimum, quitte à pousser l’agrément, pour ceux qui en ont la possibilité, jusqu’à fabriquer des alcools avec les fruits du jardin, histoire de ne pas les laisser pourrir. On l’offre à boire comme une fierté. (À Vorotan’, le maître de maison qui nous accueille nous a servi son alcool de prune. Une gorgée a suffi pour nous convaincre de recommencer. À Chamb, ce fut cette fois un alcool de poire. Mais l’homme avait tellement abusé de la bouteille qu’il lui était interdit de nous accompagner. À Dilidjan’, nous avons été accueillis avec un whisky fait maison. L’alambic dans la cour avait déjà fonctionné et le contenu des bonbonnes attendait de passer une seconde fois). Sur la place centrale de Tatev, en vérité un carrefour ravagé par les eaux, les hommes jouent aux cartes adossés à un mur ou le cul sur des pierres, une boîte de carton en guise de table. D’autres se lancent des défis au jacquet, sous un auvent aménagé près de la boutique tenue par Noro. Noro semble être le seul à « faire quelque chose » de son temps. C’est un homme de projets. Tandis que les autres croupissent dans la désolation. Je remarque que tous sont mal rasés, sauf Noro, qui garde ainsi un visage jeune et avenant, comme s’il tenait à rester en accord avec la beauté de ses rêves. Il semble qu’ici les initiatives destinées au bien collectif meurent à peine formulées. Il règne à Tatev une atmosphère de paralysie générale, les hommes semblent vivre sous le coup d’un traumatisme dont ils auraient du mal à se réveiller.

Septembre 2009

Crédit photos : Denis Donikian copyright

28 novembre 2009

Rues tragiques à Tatev

Classé dans : Marz de Siounik — denisdonikian @ 5 05 17 1117
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Tatev est à l’image des villages que nous avons traversés et, disons-le, les yeux fermés, de tous les autres : une agglomération de jardins foisonnants, délimités par des voies crues, où la terre joue aux hommes le jeu inhumain des saisons. Si on imagine les hautes neiges dissimulant ses difformités, tassées par la fréquentation des pas, on sait que le reste de l’année, hormis les périodes les plus sèches, le villageois doit louvoyer avec les boues, les flaques, les ornières profondes, les ruissellements vagabonds, comme si tout le village suintait en permanence. Aujourd’hui, en fin d’été, les voitures sinuent au gré des bosses et des fosses, roulant au pas, comme à tâtons, dans l’espace entre les maisons parsemé de pièges où elles pourraient plonger à tout moment. Mais à force, les habitants de Tatev ont empierré les défonçures les plus incongrues, autant pour le passage des véhicules que pour eux-mêmes. En effet, le terrain torture le pied et oblige le passant à réfléchir à l’assise de son pas pour éviter la chute. Certes, le sol ainsi déglingué fait danser et courir les enfants, tandis que les personnes les plus âgées, qui ont la mémoire de leurs os en permanence à l’esprit, doivent constamment avancer avec prudence, pour éviter soit de se faire mal, soit de se crotter le soulier. Il reste que ces rues frustes, presque sauvages, donnent une curieuse impression de souffrance plutôt que d’authenticité. On ne me fera pas croire qu’elles reflètent un état naturel des choses recherché par ceux qui les vivent quotidiennement. L’homme aspire au lisse, au soyeux, et ainsi pour ses rues, qu’elles soient asphaltées et réfléchies afin que les eaux coulent où elles doivent sans le gêner.

Septembre 2009

Crédit photo : Denis Donikian

26 novembre 2009

Ours en peau

Classé dans : Marz de Siounik — denisdonikian @ 7 07 20 1120
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Photo de Math

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Sur les hauts de Tatev, pullulent les ours. On remarque des empruntes de pattes sur les boues que nourrissent les eaux de source. Inutile de dire qu’on n’aime guère s’attarder dans les parages, surtout quand menace le crépuscule. Si on avance l’œil sur le chemin, on ne laisse pas pour autant s’endormir les oreilles. Mais nous avons rejoint Tatev bien avant la nuit, dans un air assez clair pour prendre toute la mesure du village. Notre hôte a plusieurs chambres à nous offrir. Le plancher craque sous les pas, les portes ferment mal, mais l’ensemble est spacieux. Pour peu, on se croirait dans un château hanté d’âmes errantes. L’une de ces chambres comporte deux lits à la tête desquels est étalée sur le mur une vaste peau d’ours. Sa gueule ne dissimule pas les crocs. Il a toute l’apparence d’un grand vampire saisi en plein vol. J’imagine le sommeil agité des dormeurs, si tant est qu’on puisse dormir sous pareil trophée. Par bonheur, vous avez quitté les régions hostiles où l’ours a failli fondre sur vous, et vous voici confronté à son fantôme. Votre hôte semble à mille lieux de penser qu’un occidental de passage, qui ne se satisfait qu’au sein d’une nature humanisée, puisse avoir du mal à trouver le sommeil dans la compagnie d’une peau d’ours. Car nul ne sait dans quel sens l’âme d’un ours peut encore agir sur les vivants.

Septembre 2009

12 novembre 2009

Énigmatiques pierres écrites

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On nous avait dit qu’il y avait des pierres à voir, sur des hauteurs reculées de Sissian. Des pierres ? Quelles pierres ? TOUT est pierre en Arménie ! Mais dans la région, la roche, ouvragée ou investie par l’homme, scande les siècles, depuis ces pétroglyphes d’Oughtassar jusqu’à l’église Sissavan, ou Sourp Hovhannès, en passant par les mégalithes, les phallus de pierre et le fameux portakar. L’homme qui nous conduira à travers la montagne avec son minicar Volkswagen  trafiqué en 4×4 nous demande 30 000 drams pour un périple de trois heures. Sitôt traversé la  nationale qui rejoint Erevan à Goris, nous voici dans le cahotant d’une voie encombrée de caillasses. La voiture danse la gigue, vous êtes baratté comme sur une mer en furie, obligé de vous tenir fermement à votre siège. Mes organes ballotent à tout va. Ma vue frôlent des vertiges. Mais notre chauffeur ne semble pas incommodé par les soubresauts de son véhicule. C’est un corps compact, à l’image d’un gros sac fermé au ras du cou. La veille, il aura transporté d’autres gens. Et tant d’autres avant nous.  Guide de chasse, il connaît par cœur ce coin où les ours ont leurs habitudes. Loin de le rendre antipathique, cette fréquentation avouée de la nature sauvage le transforme à mes yeux en homme qui distrait son ennui entre une ville éteinte et une montagne exubérante, tantôt d’un côté de la route nationale, tantôt de l’autre. Célibataire à la quarantaine bien sonnée, las de cuire son steak de bouquetin et de dormir seul sous sa peau d’ours, il fera du gringue à une jeune femme du groupe, probablement dans l’espoir d’agrémenter la maussaderie de ses nuits. Nous montons constamment, arpentant des côtes puissantes avec l’obstination d’un moteur arménisé pour affronter la litanie des obstacles naturels. Le ciel cendreux assombrit le jaunâtre des pentes herbeuses et donne au déchiqueté des roches des aspects de château noir. En s’effritant, celles-ci abandonnent des morceaux qui roulent à leurs pieds. Nous faisons halte sur un plateau aux abords d’un lac de montagne entouré de grosses pierres plates et lisses. On distingue deux tentes perdues dans la brume. Des gens en sortent pour venir à notre rencontre. Des Anglais soucieux de répertorier les pétroglyphes. Comme on se trouve dans une zone qui fut frontalière, ils ont hâte de mener à bien leurs travaux avant que les précieuses tables gravées ne redeviennent inaccessibles. Ils nous montrent alors, tracés sur la peau grise de la pierre, des scènes de chasse datant de la préhistoire. Des animaux réduits à des traits : quatre pattes, un corps, d’énormes cornes évoquant le mouflon, (celui-là même que des amateurs de trophées venus du monde entier chassent toujours en Arménie). Le chauffeur arménien d’une jeep militaire russe transportant trois jeunes Français nous montre une pierre traversée d’une ligne ondulante : le serpent du paradis terrestre. La preuve que l’Arménie fut le site de l’Eden. Eureka ! Plus troublant, ce rectangle surmonté d’une boule. Un être humain dans une jarre. Un flacon à parfum. Mais sans étiquette… J’imagine les milliers d’yeux qui, depuis des siècles, se sont penchés sur ces pierres tirées de leur anonymat par la seule magie des signes. Un homme y parle à un autre à travers le temps et sans jamais se faire entendre…

Novembre 2009

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Photographies de Denis Donikian : copyright

10 novembre 2009

Dans la réserve du roi Khosrov

Classé dans : Marz de Vayots Dzor — denisdonikian @ 13 01 09 1109
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Par Viken Amtablian


La réserve de Khosrov se situe entre Garni, au nord, et la ville de Vedi au sud. Elle doit son nom au Roi arménien Khosrov qui planta la forêt au IVème siècle après J.C. le long de la rivière Azat. Une si vieille plantation n’a pas manqué de piquer ma curiosité. Je décidais de faire la traversée de cette merveille, en partant de Kakavaberd pour rejoindre le temple gréco-romain de Garni

La réserve de Khosrov est grosso modo le cercle au sud est de Erevan

Ce 31 aout, la randonnée s’annonce magnifique incluant des forteresses à explorer, des monastères à visiter, et des animaux à observer au milieu d’une nature splendide.

A l’entrée du parc, le gardien qui jouait au nardi (plus communément appelé tavlou chez nous), me dit que la forteresse de Kakavaberd est bien plus au nord. Mon atlas pour la première fois m’a complètement trompé. Très rapidement, je prends la décision de continuer sur la même route. Je me dis simplement que je marcherai chaque jour un peu plus longtemps que prévu. Et en fin de compte, ça me rend plutôt heureux.

J’arrive au bout de la piste où se trouve une maison. Des employés de l’État, travaillant dans la réserve, vivent ici. Ils m’invitent à boire le café : l’hospitalité est une règle de savoir vivre en Arménie comme partout en Orient. Ils sont curieux de connaître mes projets en voyant mon sac à dos et mon appareil photo. Je leur explique brièvement que j’aime marcher en montagne, me sentir comme perdu au milieu de vastes étendues. Je leur explique aussi que je prospecte des circuits pour guider des touristes français en Arménie.

En apprenant mes desseins, Karen, un des employés travaillant avec sa belle sœur dans cette maison, avoue que cette randonnée sera dangereuse sans fusil dans cette partie de la réserve. Des ours sont présents, ainsi que des loups. Ce n’est pas la première fois qu’on essaie de m’intimider, voire de m’empêcher d’accomplir mon projet. Mais cette fois ci, devant l’insistance de mes hôtes, je me suis laissé convaincre.

Finalement, il a été décidé que Karen m’emmènera voir les restes d’une mosquée turque appelée Zimi. Je passerai la nuit chez eux et le lendemain nous partirons pour Mankouk, un village arménien abandonné.

Je pars donc escorté de Karen sur son cheval, armé de son fusil, et assisté de ses trois chiens. Malgré une impression d’immensité, les distances se parcourent rapidement. La montagne est belle. Elle est parsemée de collines menant à des sommets de 2 500m d’altitude. Ses versants sont jaunes d’herbes brûlées par le soleil, et de bosquets d’arbustes verts longeant les rivières. Les sommets sont souvent surmontés de falaises sur les hauteurs desquelles il y aurait eu des châteaux forts, aujourd’hui disparus. La mosquée n’est pas très jolie, mais elle témoigne, comme les ruines du village, d’une vie passée.

Sur le chemin du retour, on passe près d’un de ces pitons rocheux sur lequel était perchée une forteresse. Quelques khatchkars en témoignent, ainsi qu’une pierre taillée par l’homme, qui aurait été le bassin dans lequel étaient plongés les nouveaux nés, lors de la cérémonie du baptême. On passe aussi près d’un arbre à «toutes» (murier) dont les ours sont si friands. On essaie d’en cueillir pour s’en régaler, mais elles se transforment en coulis rouge-sang à la moindre pression de nos doigts. On doit se résoudre à manger à la manière des ours, directement sur l’arbre en les happant avec les dents. Après notre razzia, un bébé aurait été plus propre.

La nuit est réparatrice, malgré la présence d’ours et de quelques bruits sourds, que je prends pour leurs grognements. Après un copieux déjeuner, Karen m’emmène à Mankouk. Les ruines du village sont perchées en haut d’un rocher d’une quarantaine de mètres d’où les Turcs auraient jeté les enfants. Cet événement, dont la date reste imprécise, donne son origine au nom du village (mankoutyoun signifie enfance).

Notre balade s’annonce excellente. Chemin faisant, je réalise que j’ai pris la bonne décision en ne m’engageant pas dans mon périple initial. Des excréments frais d’ours, que je retrouve régulièrement sur le chemin, m’en convainquent. Les paysages sont toujours aussi beaux. Avec le jaune fauve des herbes sèches et du sable, le rouge des rochers ferreux, la verdure des arbres, et les couleurs blanche et brune des roches, beaucoup disent que cela ressemble à la Mongolie. Au bas du rocher, sur le versant d’en face, nous apercevons des perdrix. Une idée de repas germe instantanément dans nos deux esprits. Doucement, nous nous approchons. Arrivé à une vingtaine de mètres, Karen me propose de tirer. Avec joie, j’épaule le fusil, je vise et tire. Une perdrix a été abattue. Un peu plus loin, un autre groupe de perdrix est repéré. Cette fois ci, c’est lui qui chasse. Il en abat deux mais une seule est retrouvée, malgré les chiens. En arrivant au village, on découvre un site totalement abandonné. Seuls les murs des maisons sont à moitié debout. Sur le haut de la colline, surplombant les anciennes habitations, des khatchkars témoignent de la présence de l’ancien cimetière. Nous déjeunons dans la tanière d’un ours, puis nous repartons car la pluie menace. Nous n’aurons pas le temps d’aller voir le monastère Spitak Vank un peu plus loin. Enfin, nous arrivons à la maison, sous un déluge, après une dizaine d’heures de marche.

Sur la route de Mankouk

Le rocher du village de Mankouk

Un khachkar du cimetière de Mankouk

Il ne reste plus qu’à attendre que les perdrix soit préparées et cuites pour récompenser nos efforts. Une heure plus tard, c’est prêt. Ce n’est pas de la grande cuisine, juste du riz et deux perdrix….quand même! La viande n’est pas très tendre, il faut faire jouer la mâchoire. Heureusement, elle est savoureuse, fine, exquise.

Il est temps de rentrer à Erevan. Le lendemain, je dois guider un client au nord de la réserve, de Garni jusqu’à Havuts Tar Vank. Je pars un peu triste car beaucoup d’autres randonnées sont possibles de ce côté. Je reviendrai l’année prochaine. Armé d’un fusil?  Peut-être. Pas sûr.

Site de Viken Amtablian

9 novembre 2009

Noro le constructeur

Classé dans : Marz de Siounik — denisdonikian @ 4 04 29 1129
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Norik, dit Noro, est à l’image du Vorotan qui coule dans la vallée sous Tatev, forçant la roche, franchissant les obstacles, sautant de pierre en pierre, creusant au besoin, mais  avançant toujours. Il n’est pas du genre immobile. Quand les autres se taisent et se tassent, poussés à la résignation, il tranche, il trouve, il taille des espérances concrètes à la mesure de son village. C’est un battant. Je veux dire qu’il baratte le temps pour en faire du beurre. Je me suis méfié de ses paroles de puriste idyllique. Puis j’ai senti que perçait sous le torrent des mots un amour de sa terre sans pareil. Non content d’être pragmatique, il ne projette rien qui priverait les autres des générosités du lieu. Il rêve pour son village de rues qui ne dépareilleraient pas avec la puissance durable du monastère, donc des rues pavées à l’ancienne. On a beau lui objecter que le prix à payer serait bien plus lourd que l’asphalte… Qu’importe, ça prendra le temps qu’il faudra. Il veut de la pierre pour ses rues comme il veut du bois pour le portail du modeste hôtel qu’il est en train d’aménager dans une bâtisse récemment acquise aux abords de la place centrale. Il me montre tout près la future implantation du magasin d’alimentation qui devrait remplacer l’ancien baraquement où il travaille avec sa mère et un de ses frères. Il le trouve indigne des temps à venir. À ses hôtes, il proposera de l’authentique : les fruits du verger, des viandes de bœuf nourri à l’herbe du coin, du pain lavash préparé et cuit sous leurs yeux et du vin provenant des vignes qu’il a plantées dans la chaude vallée du Vorotan, à mi-distance d’un ermitage et du Satani Kamourdj. C’est que l’homme a compris qu’il fallait profiter du tropisme exercé par le monastère pour ouvrir les yeux des visiteurs sur les richesses naturelles et culturelles du site, quitte à permettre aux villageois de partager leur flux avec lui. Un flux qui pourrait même les emporter tous.

Septembre 2009

PRATIQUE : Pour dormir ou manger sur place, ou résoudre un problème quelconque, voir un site, emprunter un itinéraire, et surtout nager sous le Satani Kamourdj, adressez-vous à Noro, diminutif de Norik. C’est l’homme clé du coin, le plus actif, le plus généreux et le plus ouvert.

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Photographie de Denis Donikian (copyright)

7 novembre 2009

L’homme au sourire sourd

Classé dans : Marz de Siounik — denisdonikian @ 4 04 25 1125
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Enfermé jusqu’au col dans son blouson kaki, il ne s’approche de vous qu’à petits pas. Il n’a pas la vivacité des autres, mais le geste serré, l’attitude économe des tourmentés profonds. Il est seul. Et comme tous les autres de son âge, Aram n’a pas de travail. Le cheveu encore noir, les yeux mal ajustés, il hésite à regarder les choses en face. Il m’apprendra plus tard que ses parents se sont séparés, comme rarement en Arménie. Il dessine en disjoignant ses mains la déchirure qui l’emprisonne. Ce qui le sauve, c’est l’écrin naturel de son village. Il connaît par cœur les bois et les pistes où prolifèrent toutes sortes d’animaux sauvages. Il en parle comme d’une merveille, à petits mots, les yeux brillants. Mais l’air exceptionnellement pur dont bénéficie le lieu ne semble pas l’aider à mieux faire respirer son âme. Il ne sourit pas de bon cœur, mais montre légèrement les dents et plisse les yeux. L’étau qui serre en lui empêche toute exubérance.  J’imagine qu’il redoute la tombée de la nuit quand l’obscurité vous anéantit, que vous devez retrouver votre case par des ruelles boueuses et sans lumière. L’hiver, dit-il, la neige est abondante. Il montre avec sa main une hauteur d’environ un mètre. Le jeune garçon qui nous écoute le contredit en descendant plus bas. Il se fâche. C’est dire comme il ressent ces années de fortes chutes, où le village doit se battre avec la longue nuit des mois les plus froids. Photographié, il me demande de se revoir. Je fais des grossissements. Comme il dresse le pouce en serrant le poing, j’imagine qu’il se trouve beau. Mais non. Il est tout simplement « comme ça ! », homme tout simplement.

Septembre 2009

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Photographie de Denis Donikian ( copyright)

6 novembre 2009

Erotique de la terre

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En Arménie, je marche avec une femme. Elle danse dans les formes du paysage. Quand je la perds de vue, je la cherche. Et quand je cherche bien, je la retrouve toujours. Ces alternances d’apparition et de disparition me tiennent en haleine. Elles mettent en scène les mouvements géomorphiques qui entourent mes pas, comme la parole physique de la terre. Comme une réponse visible aux sourds désirs de mon esprit. Est-ce à la mort montante et au sentiment d’une énergie qui se perd que je dois de  prendre les masses ou les creux surgis sous mon regard pour des morceaux de choix taillés dans la beauté d’un monde naïvement fantasmé ? Probablement. Toujours est-il que, faute de pouvoir m’attarder dans une contemplation qui perturberait l’allure de ma marche, il faut me contenter de prendre en photo des vues qui m’invitent vaguement à m’émerveiller. Rentré chez moi, je pourrai retrouver ces photographies suggestives constituant par leur ensemble un blason à la gloire d’un pays sublimé en corps féminin.

Ainsi, depuis la route qui monte en lacets vers Sissian, mon œil tombera sous le charme d’un mamelon aussi imposant qu’un monument de la nature.  Sa forme régulière rappelle un sein venant d’atteindre le terme de sa croissance, dru, satiné et pulpeux, surmonté d’un tétin adapté à la bouche d’un Gargantua. Rien à voir avec le nichon avachi dans sa graisse comme une panse pleine d’eau. La peau souple des prés retient des terres onctueuses montées en colline, tandis qu’au sommet perce un piton rocheux tendu vers des effleurements de vapeurs blanches.

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Puissant et vertigineux le spectacle qui s’offre à vous des hauteurs de la route vers Goris, après Satani kamourdj. La rivière Vorotan est à la jonction de deux pans de collines. Elle coule secrètement dans une échancrure de la roche, tantôt laissant apparaître des lèvres à peine entrouvertes, tantôt se noyant dans une dense végétation.  Si je prends une photo, c’est pour répondre à l’intuition que le panorama semble offrir à ma fantaisie la figure d’un triangle dont la pointe du bas serait mystérieusement déchirée. Notre guide local, fin connaisseur des lieux, nous a suggéré cette halte sans soupçonner quelle figure appliqueraient au paysage les extravagances d’une imagination occidentale. Entre l’aveugle qui ne voit que ce qu’il voit et le voyant qui transgresse la réalité physique du paysage, il y a une différence liée à l’usage que chacun fait du monde. Mon hôte pense au business que la beauté du site pourra lui rapporter quand je m’attache à garder secrète l’image d’un delta pubien où viendraient converger les caresses du ciel. Je serai seul à décrypter en moi-même ce point de vue comme l’émotion qui salue une compagne, ivre de la terre présente.

Novembre 2009

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Photographies de Denis Donikian (copyright)

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