Marcher en Arménie

25 juillet 2011

Dina Hôtel

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 1 h 45 mi
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photographie : Cath Creig

L’extraordinaire de l’hôtel Dina à Sissian’ n’est pas l’ours empaillé tous crocs dehors exposé dans le hall d’accueil, ni son bassin circulaire au-devant de l’entrée, ni l’eau fraîche de sa fontaine qui fait du bien au voyageur, même pas la générosité de ses arbres fruitiers, ni le soigné de ses chambres, encore moins les vues magnifiques sur la ville et ses collines à partir de leurs balcons… Non, le meilleur de cet hôtel, ce sont ses petits déjeuners que vous sert Nounée, fidèle d’entre les fidèles, femme à tout faire et qui seconde avec discrétion son géant de gérant.

Près des œufs blancs et chauds qui vous attendent dans leur assiette – deux par personne – toutes sortes de pain, lavash, brioches emplissent la corbeille. Fromage local, beurre, et surtout une confiture d’abricot qui distille dans votre palais la douceur du pays. C’est qu’elle n’agresse ni par un excès de sucre ni par une pointe d’acidité. Vous mangez, mangez… dans la perspective des marches à faire, au sein des merveilles que seul un œil profane peut apprécier. Marcher dans les splendeurs d’un ciel qui illumine les collines environnantes, c’est alors prolonger par le regard le goût de confiture que vous aviez en bouche. Vous mordez dans le paysage avec la même ardeur que vous avez planté vos dents dans le moelleux des pains ou le salé du fromage. De la même manière que le thé chaud a coulé dans vos veines, vous sentez s’introduire dans votre corps la lumière du matin, tandis que vous déambulez, d’un pas enthousiaste, sous les platanes, dans les dernières rues de la ville avant de vous élever vers le plateau  où vous attendent des villages inconscients des bonheurs naturels qu’offrent les lieux où ils sont implantés, et sur qui le ciel poudroie en ors sublimes et immatériels. Alors, vous la dévorez cette terre, ne voulant rien manquer de ce qu’elle prodigue abondamment.

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21 juillet 2011

Le coup de grasse

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 6 h 25 mi
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Dans le minibus de Sissian’, j’occuperai une place du fond. Mais une mère et sa fille aux évasements fessiers deltaïques et exceptionnels sont venues envahir la banquette. Me voici collé de la cuisse gauche au cuisseau droit de ma voisine. Impossible à celle-ci de vouloir se déplacer d’un cheveu pour que respire l’espace entre nous. Vouloir est un acte qui lui coûte trop d’efforts. De fait, nous sommes quatre sur le même siège. Entre la fenêtre et moi-même se trouve un compagnon de route que je presse dans les virages chaque fois que la grosse laisse sa gélatine déborder sur moi, elle-même tassée du flanc par sa  propre fille. Sans compter les sacs enflés de bardas qu’elles portent sur les genoux et qui ajoutent à la tension générale.

De temps en temps, je fais des tentatives  pour me hisser afin de varier les points de contact avec l’inamovible grasse. Mais l’exercice me fatiguant, je laisserai m’importuner mon infortune jusqu’au terme du voyage.

Avec les heures, la chaleur monte et pointe l’énervement. On a hâte d’arriver. Ma cuisse qui étouffe sous le jambon de l’autre, bout dans sa culotte. Déjà des sueurs me mouillent le pantalon. La callipyge ne retire pas d’un poil sa marée de saindoux. Et je n’ose pas, par politesse, lui demander une petite concession de territoire, de crainte qu’elle ne prenne ma colère pour un racisme anti-gros.

Comme elle est taillée  en  bulbeux alambic dégoulinant de chairs, je doute qu’elle fasse encore l’agrément d’un mari. D’ailleurs, quel bouboulik, fût-il d’une densité tavitsassouniote, pourrait trouver son chemin à travers ses plis et retombées de cellulite jusqu’à l’échancrure sacrée ? Et qui sait, me dis-je, si sa déréliction sexuelle ne l’oblige pas à convoiter en sourdine des plaisirs de friction avec des mâles de passage comme moi ? C’est que toute femme native de ce pays aurait jugé impudique promiscuité aussi étroite, même forcée, avec un inconnu. Mais cette matrone m’aura semblé chercher la chose comme une sournoise bénédiction du ciel dont j’aurais été l’instrument.

Elle porte une robe qui la couvre jusqu’aux chevilles, coupée large dans un tissu flottant, si léger et si fin qu’elle paraît faite pour que la chair suinte au travers sans vergogne.

16 novembre 2010

Kirants, un couvent qui se mérite…

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 7 h 48 mi

 

 

Trois heures que nous marchons. Si ce n’est quatre… La boue, la rivière, des arbres sans fin. Et des pluies qui vous tombent dessus sans crier gare… Tandis que la quête nous tenaille, autant que la hâte d’en finir… Tout à coup une pancarte. L’apparition !  Et bientôt une piste venant à nous comme un soulagement. L’eau charge les herbes et alourdit le pantalon. On marche malaisé et poisseux. Quel genre d’homme aura voulu se perdre dans ce monde abandonné à lui-même, y construire pierre sur pierre une église ? Cette profondeur d’effacement, nous la mesurons avec nos pas. Distance vertigineuse par quoi des fous se sont isolés de la folie des hommes. Et rien d’autre à faire que vivre dans l’obsession de Dieu. Les ruines qui nous attendent pèseront comme d’autres ruines si fort contre nos yeux qu’elles diront insuffisamment les joies impatientes qu’elles auront abritées depuis des siècles. Et notre imagination, dominée par le bazar civilisé, aura bien du mal à saisir, fût-ce le temps d’un éclair, ces moments d’une foi que des exaltés auront fait mûrir dans le sein d’une nature originelle. C’est en quoi je déteste les ruines. Qui montrent ma pauvreté et ma perte. Me jettent en plein visage mes égarements, vanités, attachements inutiles… Et si je laisse mon œil faire son travail, c’est sans m’attarder.  Certes, le regard avisé d’un expert pourrait mesurer des prouesses techniques, jauger l’originalité d’une architecture mieux que moi. Mais deviner comment le rare bonheur de ces solitaires qui s’étaient coupés du monde par des kilomètres de boue et de végétation pour mettre leur désordre intérieur à l’épreuve de l’Esprit ?

Tout à coup, pointant le ciel hors des moutonnements feuillus, un cône de pierre. C’est Kirants. Le signe attendu. Présente à nos yeux enfin cette église.  Son toit chevelu d’herbes sauvages et de fleurs. Son fût octogonal. Comme un phare d’une vive élégance fusant d’une vaste mer, tous ces arbres à perte de vue… Elle a des murs constellés de faïences, des rouges, des vertes, comme des géométries jamais vues ailleurs. Étoiles incluses dans d’autres étoiles et simulant des profondeurs cosmogoniques. Le temps aura dégradé le crépi et mis à nu des briques rouge sang. Technique fort inhabituelle en ces lieux proches de la Géorgie. Sous des fresques délavées par les siècles, des silhouettes de saints et d’apôtres. Des vandales, amoureux d’eux-mêmes, les ont maculées de leur nom. Jungle de graffiti qui, au fil du temps, aura envahi les murs les plus précieux, tandis qu’au-dehors une végétation impatiente force les entrées et grimpe sur les toits. N’étaient l’obscurité et le manque d’eau, les plantes sauvages qui grouillent aux alentours auraient déjà occupé l’intérieur, comme elles minent déjà les bâtisses les plus exposées.

 

 

 

 


 

 

Kirants, couvent du XII-XIIè siècle

Photos Denis Donikian ( copyright)

15 novembre 2010

Vers Kirants

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 18 h 43 mi
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Situé à la pointe extrême de la civilisation, le village d’Adjargout, où nous dépose le taxi, met à notre disposition deux retraités en appui sur leur canne pour qu’ils nous récitent avec l’aplomb des connaisseurs les noms des trois couvents perdues au cœur d’une jungle infestée d’animaux sauvages dans laquelle nous nous apprêtons à pénétrer. Mais sommés de nous renseigner sur les distances à parcourir, ils auront du mal à tirer partie de leur mémoire. Déjà, nos jambes ressentent l’appel de la forêt où nous attendent des émerveillements aptes à devoir récompenser nos efforts. Nous franchissons une barrière portant indication du lieu, derrière laquelle des panneaux mentionnent les espèces animales et végétales que nous pourrions rencontrer : ours, lynx, renard, chevreuil, mais aussi centaurée (centaurea cheiranthifolia), scabieuse (scabiosa caucasica), bétoine (betonica macrantha)… Sans oublier des oiseaux de toutes sortes qui devraient chanter à nos oreilles et alléger nos pas. De fait, rien de tout cela ne viendra occuper notre parcours, sinon la boue, une boue envahissante à perte de chemin, poisseuse, brune, fatigante. Constamment, nous devrons louvoyer entre les ornières remplies d’eau, monter sur des talus, glisser sur des pentes. Et nous avancerons ainsi, dans l’épaisseur d’un inconnu sans repères en quête du couvent qui nous hante, un seul que nous espérons retrouver à temps pour rebrousser chemin avant la nuit.

 

 

 

 

Photos Denis Donikian ( copyright)

16 septembre 2010

Le gardien de Makaravank

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 6 h 44 mi
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L’averse nous oblige à nous engouffrer dans l’église. Aussitôt vient à nous un homme. Le gardien. L’endroit est sombre, l’homme aussi. Petit, une barbe noire, l’air d’un cafard quittant sa nuit. J’éprouve l’impression d’être en plein oxymore. Mais j’ignore encore pourquoi. Nous allumons des cierges et nous lançons des vœux secrets dans les ténèbres et sur les murs obscurcis par la suie et le temps.

La pluie a cessé. Nous lisons en aveugles des écritures gravées par la foi sur les habillages de tuf. Signes couvrant les parois contre la peur des mondes noirs.

Mais cet homme ! Parlant peu, il nous suit de l’œil tandis que notre ignorance quête du sens ici ou là. Il y a bien des lettres, mais les mots nous échappent. Et cette image d’un pigeon décapité sous une fenêtre. Celles d’un sphinx et d’un bœuf attaqué par une bête sauvage. Ailleurs, deux félins couronnant une autre ouverture. Qu’est-ce que ça vient faire là ? Une pierre-croix, ou kahtchkar, redressée morceau par morceau, exhibe ses dentelles rongées par le temps. Ailleurs, des entrelacs, travaillés dans la pierre comme des labyrinthes, encadrent des portes. L’œil a beau suivre un fil, il s’égare vite.

Le gardien nous apprend qu’il est d’Atchadjour. Il prend chaque jour le même raccourci pour rejoindre son poste. Chaque jour d’Atchadjour. Et chaque jour vers Atchadjour. Une fois par semaine, une messe est dite en cette église du XIIIe siècle.

Je le regarde une dernière fois. Je cherche en moi le choc de sa première apparition. Et maintenant, je sais. Il ressemble trait pour trait au président iranien, Mahmoud Ahmadinejad.

© Photos Denis Donikian

11 septembre 2010

La montée vers Makaravank

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 7 h 23 mi
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C’est une route asphaltée. Et qui devrait monter sans nous accorder le moindre répit. Nous ignorons alors combien de temps va nous coûter cette côte jusqu’à Makaravank. Qu’importe. L’air est si engageant qu’il promet d’amples panoramas. Au sortir du village, cette route s’assagit sur une cinquantaine de mètres tandis qu’elle aborde la zone du cimetière. Le soleil y est-il si fort qu’on a dû couvrir chaque tombe d’un auvent ? (À moins qu’il ne serve d’abri aux parents du défunt en cas d’averse). Un peu plus loin, dans une cour en terrasse, des adolescents en vacances dansent sur des rythmes modernes. Ils me rappellent un tableau de Sarian où des paysannes exécutent sur un toit une ronde endiablée au premier plan d’un paysage intense et magnifique. De fait, au fur et à mesure que nous nous élèverons, nous pénètrerons dans des couleurs qui seront celles des champs et des bois aussi bien que du peintre.  Jaunes forts et verts vivants. Sans oublier ces reliefs spacieux qui tiennent ouvert votre esprit et vous font oublier l’intime souffrance de vos jambes et de vos poumons.

Deux chevaux et un poulain enfouissent leur tête dans l’herbe grasse tandis que leur queue fouette l’air pour chasser les mouches avides de leur sang. Deux chevaux et un poulain dans l’insouciance de leur propre liberté. Robe luisante et muscles puissants parmi les fleurs sauvages. Leurs formes brunes se découpent sur des fonds de prés plongeant dans la vallée et de collines remontant en vastes vagues ébouriffées de forêts. Nous sommes saisis. La paix semble là. Et pourtant, l’horizon porte des terres ennemies de ces terres. De l’autre côté brillent des villages qui ne sont pas des nôtres. La haine pèse partout et empoisonne l’air…

Mais l’œil absorbé par son propre bonheur ignore les menaces, d’ici incertaines, qui marquent la frontière. C’est ainsi que nous monterons…

Un paysan à cheval traverse un pré au-dessus de la route et nous salue de la main.

Dessous, dans un champ pentu, un tracteur rouge roulant selon une ligne imaginaire donne à la vue un aspect de vie rustique à la manière suisse. Tracteur rendu si petit par la distance qu’on dirait un jouet. Un moment nous le suivons des yeux comme s’il nous renvoyait à notre pays, sinon à quelque chose dans notre enfance qui nous serait imperceptible autrement.

Bientôt pointe le dôme supérieur de Makaravank à la crête d’un massif forestier. Pour autant, nous aurons encore beaucoup de chemin. Vient l’impression où la route semble se jouer de nous. Elle nous éloigne du dôme en nous jetant dans une autre direction. L’église disparaît dans notre dos. Mais un tournant nous place face au lieu où nous croyons qu’elle se cache. Et tandis que nous pénétrons dans une zone d’arbres, une petite pluie commence à tomber. Elle s’amplifiera jusqu’au moment où, enfin…

© Photos Denis Donikian

2 septembre 2010

Les cavernes d’Anapat’

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 7 h 15 mi
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Hovo n’est pas chaussé pour les marches en pleine nature. Le pied libre sur une simple semelle de caoutchouc, il arpente les chemins de terre poisseuse qui conduisent aux murailles de roche. Il est dans les bois comme il serait chez lui, en tenue d’intérieur, et nous invite à faire le tour du propriétaire. Les roches blanches, montées en falaises abruptes, cachent des cavités qui servirent d’abri aux mystiques et aux politiques. Les uns cherchaient Dieu, les autres étaient recherchés quand les idéologies au pouvoir devinrent des idéologies de l’ombre en butte aux nouveaux dogmatismes. On circule sur des plateformes étroites qui vous mettent les yeux plus hauts que la cime des arbres. Et bientôt côtoyant des extravagances dans la roche que des hommes ont exploitées jusqu’à les rendre habitables. Au bout d’une échelle rustique, bée la bouche d’un trou qui se déploie à l’intérieur jusqu’à d’autres ouvertures comme des fenêtres permettant la surveillance des abords. A la noirceur des roches internes, on pense aux suies déposées par le feu. Plus loin, nous attendent des figurations énigmatiques accrochées aux parois. Sur un premier niveau, un vaste creusement donnant sur la forêt et où des intrus auront abandonné des restes de bombance. Les Arméniens ont l’art de salir sans honte ni embarras. Hovo ne fait pas l’étonné. Il sait qu’il devra revenir pour faire du nettoyage. A l’étage supérieur auquel on accède en se tenant à des rampes de fortune, on tombe nez à nez avec des têtes sculptées d’hommes, de chats, de figures étranges.  Les portraits humains ont des tristesses de roi comme celles qu’on expose au musée d’histoire à Erevan. Taillés grossièrement, ils témoignent d’une longue présence humaine. Aujourd’hui, si belles d’une vie qui les a faites avant de quitter le monde, ces gravures ont des formes qui donneraient des leçons d’art moderne aux artistes en mal de gestes primitifs. En face, sur l’autre mur, comme si on quittait la page païenne du lieu, ce sont de multiples croix extraites de la pierre qui se chevauchent dans une débauche de signes forts et de foi. Elles approchent en apparence des khatchkars sans vraiment les imiter. Hovo rappelle que la caverne était remplie de terre et que lui et son frère avaient mis beaucoup de temps à la dégager pour révéler ce que l’on voit aujourd’hui comme un texte d’images sans message précis.

Ainsi passent les siècles et les hommes.

@ Photos Denis Donikian

29 août 2010

Domik mystique, domik nuptial

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 1 h 57 mi


Bien sûr, cette maisonnette haut perchée ne laissera pas de m’intriguer. Des ferrures plantées dans le tronc en permettent l’accès. Composée de rondins et plus grande qu’une niche. Y dormir à deux, c’est la pensée qui vous vient. La femme, les pieds hors du lit, et l’homme devenu un Procuste. Là-haut, dans le ciel des arbres. Autre manière d’habiter ce perchoir, celui de l’ascète dervoghormiste (néologisme créé à partir de Der voghormia qui veut dire Seigneur, prends pitié !) Selon que vous serez amoureux ou mystique, vous verrez ce domik nuptial ou religieux. Mais je connais les pentes de notre esprit. Elles nous glissent des images délirantes qui suscitent des hilarités, fors les arbres engoncés dans le sérieux de leur droiture. Quels cris sucrés, quels souffles répétitifs, quels couinements bois sur bois remueraient les silences de la nuit et les torpeurs de la forêt !  Comme si le tronc supportant la cahute, chahuté, cloué, trituré, se mettait brusquement à revivre en se découvrant une vocation inédite, celle de servir au festin d’harmonie primitive d’un homme et d’une femme s’activant à se frotter le lard. Et quand bien même serait-il choyé par un moine en mal d’absolu, obstiné dans sa quête et serein sur sa destination, n’aurait-il pas de raison d’être heureux là encore ? Arbre d’amour, arbre à prière, tiens bon sur tes racines, ne laisse pas les insectes parasiter ta chair ! Et que mes mots te voient longtemps encore en érection sur ta forêt !

@ Photo Denis Donikian

27 août 2010

Anapat’

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 15 h 53 mi

Un homme, seul, casse du bois. Trentaine massive et qui semble habité par le silence du lieu. C’est ainsi que nous apparaît Hovhannès, dit Hovo, dans l’espace de nature aménagé pour l’accueil des amateurs de forêts primaires. Tout y est. De grandes tentes avec couchages, un coin cuisine, des tables taillées dans un tronc et, au centre, un foyer pour les soirées au coin du feu. On a même construit un domik au sommet tronqué d’un arbre mort.

Arévik n’a pas eu besoin de nous proposer le tour du propriétaire. Un coup d’œil sur 360 degrés a suffi. Un moment, les fous seront tentés par la rivière. Mais trop impétueuse et trouble en raison des pluies récentes, elle les obligera à contempler ses bouillonnements sauvages plutôt qu’à les éprouver. Sans mot dire, Hovo a sorti une viande et la découpe en gros morceaux. Nous aurons droit au traditionnel khorovadz qui ramène l’homme à son état primitif, scelle les amitiés et délie les langues. Tout y est : tomates, concombre, alcool qu’on nomme oghi.

De Hovo, nous apprenons peu à peu les choses. L’idée de cette retraite en pleine nature serait de son frère Vahagn’. Le découvreur des grottes. Il raconte que le dernier ermite aurait vécu avant l’avènement du régime rouge. Et que les dachnakistes harcelés par les tchékistes y avaient trouvé refuge. Mais l’homme qui les approvisionnait trahira les résistants de l’ombre.  Livre-les nous sinon tu ne reverras plus tes enfants ! La foi des révolutionnaires en leur humanité était sans limite.

Après trois jours de solitude, Hovo rentrera avec nous. Mais pas avant de nous conduire aux grottes.

@ Photos Denis Donikian

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PRATIQUE : Pour rejoindre Anapat’ et obtenir tarifs et renseignements utiles,  s’adresser à Vahagn’ Tananian : téléphone portable : 093365437, ou à son frère Hovhannès : Tél : 31465 / portable : 094603010

26 août 2010

Vers Anapat’

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 18 h 57 mi
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Je n’ai pas la marche mystique, ne collant guère du Dieu partout, dans les coins de ce pays propices à faire grimper les émotions, ferveurs supranationales ou ébahissements d’écologiste. Quand, nous prenant sous sa coupe, la vive Arévik nous expliqua qu’Anapat’ signifiait désert d’hommes pour avoir servi de refuge à des anachorètes, j’eus des inquiétudes. Quel Charles de Foucauld, me dis-je, dans une nature aussi exubérante ? Vallée profonde, immenses falaises, forêts inextricables… Sans oublier, comme je le saurai plus tard, une rivière sauvageonne offrant quelques plans d’eau pour se tremper la croupe.

Le taxi nous déposa après le village de Yenokavan’, qu’on me dira ardemment habité par des dachnakistes. Il aura roulé une centaine de mètres sur la route à cru, au pied d’un hameau créé de toutes pièces par un nabab expatrié en Russie. De fait, des maisons de montagne posées sur le terrain que des amoureux du grand air viennent occuper au gré des saisons.

Maintenant nous glissons nos corps dans le ventre de la forêt. Arévik se déplace aussi vite qu’elle débite ses leçons de choses locales. Mais je n’écoute que le chemin, de crainte qu’il n’avale mes pas sur ses pentes gorgées d’humidité.  C’est qu’ici rien n’est sûr tellement on est submergé d’inconnu sauvage et imprévisible. Mais l’insouciance joyeuse de notre guide nous porte au-devant. Bientôt la voie pénètre dans une parenthèse de découvert sur l’avancée d’une falaise offrant un paysage panoramique. Des lieux guère fréquentés, sinon par des animaux secrets. Et un vaste espace de ciel qu’on nous dit hanté d’aigles à tête blanche. Après quoi, vient la descente finale. Les rages de la rivière montent sourdement déjà jusqu’à nous. Elles s’amplifient à mesure que nous approchons le fond. Arévik nous montre des trouées dans le sol et nous indique qu’au-dessous de l’entrelacs de rochers moussus et de troncs pourris se trouve une grotte érémitique. Plus bas, elle commencera à lancer des appels par intervalles réguliers. Hovo ! Hovo ! Jusqu’au moment où nous recevons en réponse un hurlement. Humain et si étrange en ces lieux du monde coupés des hommes.

@Photos Denis Donikian


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