Marcher en Arménie

31 octobre 2009

Des Japonais à Tatev

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 17 h 22 mi

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Rien n’est plus surprenant que la présence de Japonais dans le monastère de Tatev. Qui plus est des Japonais œuvrant et se déplaçant dans tous les sens, non comme des affolés admiratifs, mais de scrupuleux géomètres. Ils sont venus, moins d’une dizaine, certains comme stagiaires en architecture, d’autres comme professionnels, « prendre des notes » sur ce complexe perdu du Caucase comme ils l’ont déjà fait avec Sanahine, Haghbat et d’autres encore. L’un des jeunes prêtres affectés à Tatev les observe non sans fierté. Que le monastère ait déplacé des Japonais jusqu’à lui, n’est-ce pas la preuve de notre esprit bâtisseur ? Au siècle dernier, deux séismes ont eu raison de ce génie, en 1931, puis en 1967. (Je vois enfin Tatev après un désir de quarante ans. J’avais guidé mes cousins jusqu’à Goris, tous embarqués dans une Volga fraîchement offerte par mes parents, à la fin des années soixante. Les routes étaient encore incertaines et les villages engoncés dans leur isolement et leur désolation. Mais, renseignements pris,  on nous  dissuada de pousser jusqu’à Tatev. Des rochers, tombés du tremblement de terre, encombraient encore l’unique voie qui permettait d’y accéder). On ne sait si, aujourd’hui, l’esprit de géométrie nippon va retrouver la fraîche minutie des premiers constructeurs de Tatev, tant le monastère a subi d’avanies au cours des siècles sans jamais cesser d’être reconstruit. On ignore ce que l’originel aura perdu à être repris par des générations successives. Mais les Japonais se contenteront du gros-œuvre. On les voit s’activer en silence, avec la patience soutenue et précise qui fait l’admiration de notre curé. Je lui demande ce qui les différencie de nous. « Nous, dit-il, nous parlons haut et fort, souvent pour rien. Eux savent où chacun doit placer sa main pour que son collègue puisse organiser la suite… » Et en effet, ils s’affairent sur le terrain central, tirant au sol des cordelettes blanches, traçant une étrange figure aux angles de laquelle ils placeront de non moins étranges appareils, de marque japonaise. Un autre homme collera sur un coin de l’église de la Sainte-Mère-de Dieu, des repères en noir et blanc. Je remarque leur sentiment d’humilité dans la tache qu’ils accomplissent, tandis que le curé, à sa manière de bomber le torse, semble au contraire comme tiré vers le haut par la fierté. Il ne sait probablement pas à quel anéantissement les Japonais furent réduits après les deux bombes et comment aujourd’hui ils vendent des voitures à leurs ennemis d’hier. Le pauvre homme ! me direz-vous. Certes. Mais les Japonais, s’ils ont survécu au cataclysme de la guerre par l’ingéniosité de la technique, les Arméniens se sont maintenus en vie par la force de Dieu. Ce n’est pas rien tout de même !

Septembre 2009

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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30 octobre 2009

Tatev en vue

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 20 h 50 mi

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Vous avez marché longtemps sur un lourd sentier tracé dans la pente de hautes collines. Traversé des terres spongieuses, aussi informes que des pièges tendus sur vos pas. À la longue, vos pieds brûlent dans vos chaussures. Vos genoux gênent votre rythme comme une mécanique devenue incertaine. Vous avez  respiré court sur les côtes, vos cuisses devenues molles, votre sang étant incapable de distribuer l’oxygène à vos muscles. Et les sangles de votre sac à dos pressent vos clavicules en triturant votre peau. Le dernier homme vu est à des heures derrière vous, ce berger aux dents d’or, l’œil en alerte greffé sur son troupeau et la nuit vivant sous l’empire des cris sauvages. Vous avez reconnu des traces d’ours dans les terres imbibées d’eau. Et plus vous tardez, plus votre chemin vous semble courir vers le crépuscule, hanté de formes cruelles et de grognements imaginaires. Vous avez été soulagé par la pente enfin reconnue qui devrait conclure le voyage. Mais elle court sans jamais s’interrompre et vous tient en permanence dans la ruse de ses nombreux détours. Jusqu’au moment où, tout à coup, le paysage vient s’ouvrir largement sur des plateaux jaunes et verts, des champs cultivés de blés et de maïs, annonçant enfin le travail des hommes. Des haies sinuent ici ou là, séparant les arpents ou traçant la voie qui mène au village. Tatev occupe la fin d’une pente douce, les toitures émergeant d’une végétation foisonnante, comme des éclats dans une houle viride et immobile. Et c’est à peine si vous apercevez le cône gris du monastère, un toit parmi tant d’autres.

Septembre 2009

29 octobre 2009

Le berger des hauts de Ltsen

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 18 h 58 mi
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Photo de Michel Tonelli

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Tout à coup, tout là-haut, une forme humaine, appuyée contre un arbre, nous regarde monter. Le premier homme, après une heure ou deux d’ascension dans ces solitudes traquées par les vents. Il nous crie d’y aller tout doux, avant de disparaître. On le retrouvera, penché sur le sentier, comme s’il cherchait à mesurer nos progrès. Parvenus sur le plateau, nous l’aurons encore perdu de vue. La voie semble se cacher dans les herbes. C’est à peine si nous parvenons à lire des traces qui se proposent comme la direction à suivre. Tout en marchant,  nous rencontrons notre homme, un bâton à la main, se déplaçant au gré des caprices d’un vaste troupeau de moutons. Son chien fait la sieste et son cheval broute. C’est un berger âgé pour la retraite. Je remarque sa casquette bien tenue sur son crâne, son teint hâlé, deux dents en or, et ses baskets bleues. Il entend par intermittence. Et quand il n’entend pas, il sourit d’un air légèrement benêt. Au pied d’un arbre, il y a comme un trou, couvert d’une tôle et entouré d’un muret de pierres. Nous nous parlons en essayant de nous faire comprendre. Je lui dis que nous marchons vers Tatev. « Priamo », c’est tout droit, dit-il en russe. Je lui demande si c’est encore loin. Il sourit. Inquiet, je l’interroge sur la présence des ours, imaginant ses nuits gorgées de grognements. « Likke », autrement dit, c’en est plein. N’est-il pas armé ? « Bah ! À quoi bon !  Que faire contre ça ? » Je pense alors aux bergers des Pyrénées. Comme ils pestent contre les autorités qui tiennent à y introduire le dévoreur de leurs moutons. Que leur dirait notre berger arménien ? Qu’il faut bien vivre !

Septembre 2009

De Ltsen à Tatev

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 18 h 21 mi

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On nous a dit qu’il y aurait une croix et qu’il nous suffirait alors de prendre  à droite pour être dans la bonne direction. D’autres nous ont affirmé que nous en aurions pour trois ou quatre heures jusqu’à Tatev. Puis on nous a abandonnés à notre lubie, les plus âgés nous recommandant de marcher sans précipitation pour ménager notre souffle. Très vite, nous nous sommes aperçus que nous n’avions guère le choix du rythme tant le chemin était grimpant, n’offrant, ici ou là, que quelques mètres plus dociles, permettant de reposer les jambes. Les miennes ignoraient que commençait pour elles le calvaire d’une montée interminable, de celles qui vous allèchent de leur crête comme pour nourrir votre espoir de soulagement jusqu’au moment où elles vous révèlent qu’elles n’étaient qu’une des marches de votre pérégrination. Plus haut, bien plus haut, le sentier marque sa trace dans l’ocre de la terre, parmi des végétations qui s’épanouissent librement. Et derrière, d’autres collines vous élèvent la vue au niveau des sommets glabres de toute la région. Mon calvaire est mon poids. Mais aussi la maladie dont la guérison a emporté avec elle mes facultés d’oxygénation. Le pesant du sac à dos ne m’écrase pas. Mais mes jambes répugnent à me porter plus haut. Je marche à la volonté jusqu’au moment où mon corps me commande de faire une halte. Puis je reprends pas à pas la conquête du sol vers l’inconnu et les beautés qu’il promet. Ce sont ces lieux du monde qui paraissent intouchés, si purs que les animaux y prospèrent à l’abri des hommes. Même si le chemin est fréquenté par de rares chasseurs et promeneurs, on sait que de tous côtés les bêtes vivent leur vie sans être dérangées. J’avise un mamelon presque parfait où la lumière vient iriser la dense viridité des arbres. Il recèle tant d’énigmes que je le fixe non sans effroi. Il appelle d’y pénétrer en même temps qu’il se montre redoutable, comme ces forêts hantées de vies monstrueuses dont se nourrit l’imagination. Ses verts contrastent si vivement avec la pâleur sèche de notre chemin qu’il semble revêtu d’une étrange personnalité. Il a l’apparence d’un monument naturel, comme un tumulus à la gloire de l’ours. Bientôt, couché dans l’herbe rase, parmi les bouquets de chardons, je laisse mon œil lisser la cime des lointaines collines sur lesquelles les nuages forment des taches mauves et mouvantes. Tout à la joie d’être là, enfin là, sur ces terres, à cette hauteur, dans une contrée superbe de solitude et de silence… Parfois, à la faveur d’une échancrure, on aperçoit Chamb, son lac artificiel et ces falaises blanches qui sont comme de la chair tranchée à vif. Le moment où on perdra définitivement de vue ces repères, cachés derrière d’autres élévations, annoncera notre descente vers Tatev et notre seconde partie du parcours, non moins redoutable que la première, tant il faudra ménager nos genoux et éviter de glisser sur les pierres. Mais on cède à la tentation de se laisser aller, tant le tropisme est fort vers la vue espérée du village, là-bas au fond du chemin, après la traversée des multiples passages de sources, des grandes herbes, avant les terres ravinées par l’écoulement des pluies.

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Pratique : Quitter le village de Ltsen par le haut après avoir demandé au villageois l’amorce du chemin. De fait, le repère à partir duquel il faut prendre la voie de droite est un mini-khatchkar (pierre rectangulaire avec croix gravée). Le nom de Khatchadour est inscrit en arménien, en arc de cercle au-dessus de la croix. On en aura rencontré deux autres de même dimension avant celui-ci, plantés sur le bord du chemin. Sur le plateau où le berger fait paître ses moutons, la voie semble se perdre dans les herbes, mais elle reste bien visible. Jusqu’à ce point, la montée est rude, par moment fort accentuée. Mais la descente jusqu’à Tatev est nettement plus douce. De sorte que l’on pourrait conseiller de faire le chemin inverse, soit de Tatev à Ltsen. De Ltsen, il est conseillé de partir tôt, vers 9 heures, pour les marcheurs lents. La durée dépend du rythme de chacun. Mais en comptant large, on aura tout loisir de se reposer et d’admirer le panorama.

Septembre 2009

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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Ltsen, bout du monde

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 18 h 18 mi

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La route s’arrête à Ltsen, le dernier village avant les vastes hauteurs qui surplombent le Vorotan. On l’aborde par ses poules et ses coqs, ses noyers, son fumier et ses vieux. L’espèce de place centrale où se dresse la fontaine est entourée de bâtiments délabrés, tandis que les jardins moutonnent d’arbres majestueux. De Ltsen, la vue porte sur Chamb et sa retenue d’eau. Mais la vie à Ltsen ni ne se vit ni ne se rêve. Comme le village est adossé aux collines, la plupart des habitants semblent acculés à la mort. Toutefois, même cassés par l’âge, les vieux sont vivaces. On dirait qu’ils appliquent ce qui leur reste d’énergie à se battre contre la désolation à laquelle on les a confinés. L’instituteur n’a qu’une poignée d’élèves. Les jeunes s’envolent pour la ville quoi qu’il leur en coûte. Il n’y a rien à faire à Ltsen. Des marcheurs y débarquent pour aussitôt prendre le chemin de Tatev. Même l’église, comparable à une maison ordinaire, couverte d’une toiture ordinaire, mais dont les murs sont incrustés de pierres-croix et d’étranges dalles gravées comme des pierres tombales, ne pique leur curiosité. Certains nouent des conversations avec les vieilles dames, on échange des points de vie, puis on s’oublie à peine séparés. Pourtant, sa situation au départ d’une randonnée dans les profondeurs du pays, permettrait à Ltsen d’espérer quelques partages fussent-ils éphémères. Et qui sait, de donner à ce village une plus grande espérance de vie. Mais à Ltsen il n’y a pas de cinéma, pas de café, pas de restaurant, pas de poste, pas de théâtre, pas de marché, pas de bijoutier, pas de boulanger, pas de gaz, pas de député. Et encore moins de président…

Septembre 2009

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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Carte de Ltsen à Tatev

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 18 h 14 mi

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Itinéraire fléché de Ltsen à Tatev

De Chamb à Ltsen

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 18 h 08 mi

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On entre dans Chamb accompagné d’un beau lac artificiel et accueilli par des épandages d’ordures. Chamb n’a rien à envier aux villages déjà traversés. Partout se lit la même déglingue, dans les rues, sur les façades des habitations et comme on le craint, dans les corps et dans les esprits. Mais la vie suit son cours en attendant des jours meilleurs qui ne viendront sans doute jamais. Il est vrai qu’à Chamb, une usine d’exploitation d’eau minérale serait en construction. Mais l’air général semble celui d’une déchirure d’après-guerre. Pourtant, l’une des deux femmes surprises sur la route à cueillir des baies sauvages nous assurera que ses voyages loin de Champ n’ont fait qu’augmenter l’amour de son village. Aux hommes que nous abordons, nous demandons où boire un café comme si on priait un lézard rencontré en plein désert de nous indiquer un débit de boisson. Qu’à cela ne tienne, l’un d’eux nous propose son hospitalité. Il porte une barbe de plusieurs jours et une vareuse de combattant. Comme lui, nous nous déchaussons à l’entrée. Intérieur sobre et bien tenu. Bientôt arrive sa femme, une grande et plantureuse qui avouera être en fait une cousine de son mari. L’homme semble souffreteux et s’il nous offre son alcool de poire fait maison, c’est à peine s’il portera son verre à la bouche. Son épouse révélera dans un sourire qu’il en aurait abusé dans le passé au point de s’en rendre malade. L’homme acquiesce en esquissant un sourire de contrition. De leurs quatre garçons, l’un n’est jamais revenu de la guerre au Karabagh. Du mur où il est accroché, son portrait vous regarde interminablement. Deux brus se sont jointes à nous, l’une portant un jeune enfant sur lequel se concentrent tous les sourires.

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On nous offre tous les fruits qui étaient sur la table et nous voici de nouveau sur la route en train de longer la rive qui conduit au barrage. Dans l’eau plus glacée qu’un  miroir, se reflète l’image symétrique des collines chauves qui plongent dans le lac.

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Nous suivons un chemin sous le mur du barrage et abordons le sentier qui  nous mènera jusqu’à la route. Au-dessus de nos têtes se tient Ltsen, si haut perché qu’il nous arrive parfois de le perdre de vue. La route sinue au gré des collines et nous ouvre de profonds panoramas sur Chamb et sur son lac. Ltsen  enfin. Je pose mon sac à dos près d’un tas de fumier tandis qu’un coq dressé sur ses pattes me fixe comme un concurrent potentiel.

Septembre 2009

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

Chamb au bord de l’eau

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 18 h 04 mi

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Comme la route se divise sans aucune indication, je retourne sur mes pas pour m’informer auprès d’un couple affairé dans son jardin. « Prenez à gauche et prenez aussi des tomates dans le seau ! » me crie l’homme. Aussitôt, la femme coiffée d’un chapeau de paille vient à moi pour me choisir les plus grosses et m’apporter quelques poivrons verts. Et me voici à déambuler sur la route, les bras chargés, jusqu’au point où nous planterons notre tente. L’endroit constitue un balcon surplombant un vaste jardin potager. Mais en s’ouvrant sur la partie nord du lac, la vue porte jusqu’à Chamb qui prend avec les eaux les couleurs d’un village italien. D’ici, le tableau est idyllique. On reconnaît des femmes parties pour la journée  qui traversent le pont avec l’allégresse de ceux qui vont bientôt retrouver leur foyer. Et des vaches marcher lourdement sur le chemin de leur étable.     Et d’autres gens encore que l’avancée du crépuscule pousse à rentrer chez eux. Paroles, cris et beuglements se répercutent jusqu’à nous, emplissant le paysage de sonorités toute rurales. Une légère fumée s’échappe d’un toit, annonçant les premières froidures, à moins qu’il ne vienne d’un feu de bois servant à chauffer un alambic ou une marmite pleine de fruits destinés à devenir confiture. Chamb est une langue de végétation moussue prise entre les flancs violacés des collines et le plan argenté du lac. Des ombres se dessinent déjà qui ondulent sur le front des hautes terres tandis que leur coupe en falaise crayeuse qui a servi au passage du pont et de la route éclate sous les effets du soleil finissant. Au matin, l’air acide réveillera le corps et la marche pourra reprendre, confiante et forte.

Septembre 2009

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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Un voltairien rousseauiste

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 17 h 56 mi
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À Vorotan, poussant naïvement un portail pour remplir d’eau nos bouteilles, nous sommes restés plus d’une heure à boire des alcools, à manger pastèque et fruits divers tout en devisant sur les pesanteurs de l’existence. Robert A. et sa femme recevaient, dans leur remise ouverte sur le jardin, un couple d’amis habitant un village des environs. Ayant remplacé au pied levé le directeur de l’école pour cause de décès, l’homme devrait être préféré à un proche du pouvoir n’ayant aucune compétence pédagogique. Il est venu demander conseil et soutien auprès de Robert, la plus grande gueule de la région, à qui on ne la fait pas. C’est que Robert a la réputation d’une redoutable lame ferraillant contre la bêtise qui gangrène le pays. Et voici que cette histoire d’école le révulse. Elle orientera notre conversation vers l’enseignement. Robert fait remarquer qu’au temps des Soviets, celui-ci passait pour le meilleur qui fût dans toute l’Europe. Forcément, puisqu’il est lui-même un produit de cet enseignement-là. Mais c’est oublier qu’en matière de sciences humaines la censure idéologique n’aura pas permis aux études d’intégrer les débats intellectuels qui agitaient alors l’occident, ni les concepts propres aux nouvelles écoles de pensée. Même si l’on peut admettre le bon niveau des disciplines techniques. Robert reconnaît son erreur logique qui consiste à comparer deux éléments dont un seul lui est connu. Comme il se dit lecteur de Voltaire et comme il vante à juste titre son alcool de mirabelle, ses poires ou son raisin, je le reconnais plus amateur de la nature que de la civilisation. Qu’à cela ne tienne, il veut bien être un voltairien rousseauiste. De fait, à bien le regarder, je sens passer dans son regard des vivacités dignes de son modèle. Mais au-delà des apparences, Robert se montre surtout voltairien par sa répugnance à céder devant le fanatisme d’une force publique imbue d’elle-même. Il fait figure d’autorité morale, jouant à celui qu’on vient consulter. D’ailleurs, il rappelle qu’il a connu Parouïr Sévak de près. Lui aussi révolté. De surcroît un ami, mais aussi un astre irremplaçable dans le domaine de l’art et de la contestation. « Quelle coïncidence, lui dis-je, j’ai moi-même traduit Parouïr Sévak. » Robert ouvre de grands yeux. J’en profite pour l’interroger sur les circonstances de l’accident de voiture dans lequel ont péri Sévak et sa femme Nelly. Robert confirme point par point les résultats de mon enquête. Parouïr Sévak ne savait pas conduire. Un instant, il se serait tourné vers un de ses garçons assis derrière avant de percuter un camion. Il n’aurait donc pas été assassiné comme l’ont trop vite cru les soupçonneux. Mais allez savoir. Retour aux imbécilités des temps actuels. Robert se plaint. On l’empêche d’exploiter sa ferme piscicole en l’étouffant sous la multiplicité des charges, alors qu’avant l’indépendance, il versait presqu’un million de roubles par an à l’État qui le laissait travailler à sa guise. Aujourd’hui Vorotan possède une source d’eau chaude inestimable. « Meilleure que celle de Djermouk ! » dit-il. Il en est le propriétaire, mais elle coule en pure perte. Robert me demande de lui trouver un « sponsor ». C’est son obsession, un sponsor. Il précise : « Histoire d’assurer l’avenir de mon fils ».

Septembre 2009

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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Les eaux chaudes du Vorotan

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 17 h 53 mi
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Deux femmes de Chamb rencontrées sur la route nous avaient recommandé de passer par le village de Vorotan et de nous tremper sans faute dans ses eaux chaudes. « Des eaux thérapeutiques ? – Et comment ! »  On nous indique un terrain accessible à tous où se dresse la longue carcasse d’un bâtiment dont on ne sait s’il est désaffecté ou si sa construction a été interrompue. Un peu plus loin, aux abords de la rivière Vorotan, un gros tuyau déverse une eau généreuse à flot continu dans un bassin douteux aux murets roussis par les minéraux. Deux hommes s’y prélassent, l’un couché à même le sol comme dans un hammam, l’autre en maillot de bain exhibant un ventre abondant. Visiblement éméchés, ils n’inspirent pas confiance. Ils nous proposent d’incohérentes hospitalités, comme de trinquer avec eux. Leur bouteille d’alcool se dresse sur une grosse pierre près d’une tomate et d’un concombre. On croirait qu’ils sont venus ici pour échapper au vertige d’un insondable désespoir, le temps d’une trempette. Sans être franchement agressifs, ils paraissent incontrôlables, font toutes sortes de tentatives pour nous obliger à partager leur bain de jouvence. Tout à coup, je sens que le bassin leur ressemble, belle eau chaude remplissant une fosse insalubre. Des détritus en jonchent les abords. Pitoyable tableau d’une richesse naturelle en perpétuelle dilapidation. Qui  sait ce que pourrait en faire une main avisée ? Tout le village en bénéficierait et le temps coulerait doux, si doux à l’ombre des grands noyers. Mais non. Il faut que ce pays tue ces biens que la terre lui a donnés. Il faut que ce pays ôte aux hommes qui l’habitent jusqu’à leurs moyens de survie.

Septembre 2009

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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