Marcher en Arménie

16 novembre 2010

Kirants, un couvent qui se mérite…

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 7 h 48 mi

 

 

Trois heures que nous marchons. Si ce n’est quatre… La boue, la rivière, des arbres sans fin. Et des pluies qui vous tombent dessus sans crier gare… Tandis que la quête nous tenaille, autant que la hâte d’en finir… Tout à coup une pancarte. L’apparition !  Et bientôt une piste venant à nous comme un soulagement. L’eau charge les herbes et alourdit le pantalon. On marche malaisé et poisseux. Quel genre d’homme aura voulu se perdre dans ce monde abandonné à lui-même, y construire pierre sur pierre une église ? Cette profondeur d’effacement, nous la mesurons avec nos pas. Distance vertigineuse par quoi des fous se sont isolés de la folie des hommes. Et rien d’autre à faire que vivre dans l’obsession de Dieu. Les ruines qui nous attendent pèseront comme d’autres ruines si fort contre nos yeux qu’elles diront insuffisamment les joies impatientes qu’elles auront abritées depuis des siècles. Et notre imagination, dominée par le bazar civilisé, aura bien du mal à saisir, fût-ce le temps d’un éclair, ces moments d’une foi que des exaltés auront fait mûrir dans le sein d’une nature originelle. C’est en quoi je déteste les ruines. Qui montrent ma pauvreté et ma perte. Me jettent en plein visage mes égarements, vanités, attachements inutiles… Et si je laisse mon œil faire son travail, c’est sans m’attarder.  Certes, le regard avisé d’un expert pourrait mesurer des prouesses techniques, jauger l’originalité d’une architecture mieux que moi. Mais deviner comment le rare bonheur de ces solitaires qui s’étaient coupés du monde par des kilomètres de boue et de végétation pour mettre leur désordre intérieur à l’épreuve de l’Esprit ?

Tout à coup, pointant le ciel hors des moutonnements feuillus, un cône de pierre. C’est Kirants. Le signe attendu. Présente à nos yeux enfin cette église.  Son toit chevelu d’herbes sauvages et de fleurs. Son fût octogonal. Comme un phare d’une vive élégance fusant d’une vaste mer, tous ces arbres à perte de vue… Elle a des murs constellés de faïences, des rouges, des vertes, comme des géométries jamais vues ailleurs. Étoiles incluses dans d’autres étoiles et simulant des profondeurs cosmogoniques. Le temps aura dégradé le crépi et mis à nu des briques rouge sang. Technique fort inhabituelle en ces lieux proches de la Géorgie. Sous des fresques délavées par les siècles, des silhouettes de saints et d’apôtres. Des vandales, amoureux d’eux-mêmes, les ont maculées de leur nom. Jungle de graffiti qui, au fil du temps, aura envahi les murs les plus précieux, tandis qu’au-dehors une végétation impatiente force les entrées et grimpe sur les toits. N’étaient l’obscurité et le manque d’eau, les plantes sauvages qui grouillent aux alentours auraient déjà occupé l’intérieur, comme elles minent déjà les bâtisses les plus exposées.

 

 

 

 


 

 

Kirants, couvent du XII-XIIè siècle

Photos Denis Donikian ( copyright)

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15 novembre 2010

Vers Kirants

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 18 h 43 mi
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Situé à la pointe extrême de la civilisation, le village d’Adjargout, où nous dépose le taxi, met à notre disposition deux retraités en appui sur leur canne pour qu’ils nous récitent avec l’aplomb des connaisseurs les noms des trois couvents perdues au cœur d’une jungle infestée d’animaux sauvages dans laquelle nous nous apprêtons à pénétrer. Mais sommés de nous renseigner sur les distances à parcourir, ils auront du mal à tirer partie de leur mémoire. Déjà, nos jambes ressentent l’appel de la forêt où nous attendent des émerveillements aptes à devoir récompenser nos efforts. Nous franchissons une barrière portant indication du lieu, derrière laquelle des panneaux mentionnent les espèces animales et végétales que nous pourrions rencontrer : ours, lynx, renard, chevreuil, mais aussi centaurée (centaurea cheiranthifolia), scabieuse (scabiosa caucasica), bétoine (betonica macrantha)… Sans oublier des oiseaux de toutes sortes qui devraient chanter à nos oreilles et alléger nos pas. De fait, rien de tout cela ne viendra occuper notre parcours, sinon la boue, une boue envahissante à perte de chemin, poisseuse, brune, fatigante. Constamment, nous devrons louvoyer entre les ornières remplies d’eau, monter sur des talus, glisser sur des pentes. Et nous avancerons ainsi, dans l’épaisseur d’un inconnu sans repères en quête du couvent qui nous hante, un seul que nous espérons retrouver à temps pour rebrousser chemin avant la nuit.

 

 

 

 

Photos Denis Donikian ( copyright)

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