Marcher en Arménie

18 août 2011

Des gens sans importance

Filed under: Zanguezour : de Tatev à Kapan' — denisdonikian @ 13 h 26 mi

Nous sommes entrés brusquement dans leur vie à ces gens.  Gens de peu, oubliés de tous. Ne jouissant d’aucune considération sinon de quelques voisins, eux aussi perdus. La capitale se gargarise de victoires sociales. Ou bien elle crie tout haut ses rêves de belle politique. Et les responsables festoient chaque soir avec le sentiment d’avoir accompli des avancées au bénéfice de leur peuple. Mais  pour nos isolés des campagnes rien n’aura bougé pour autant. Dévorés de résignations, ils tournent en rond depuis toujours dans le déni de leur personne. Rien n’est pire pour des citoyens que cette impression d’être lâchés par ceux qui les gouvernent.

Le village d’Aghvani est un ramassis de hères besogneux qui s’accrochent dans leur dérive à leurs terres et à leurs vaches. Marad, sa femme Larissa et leurs deux fils aiment leur vie à la campagne, même son rituel rustique tout entier consacré aux bêtes.

Nous cherchions un coin pour nos tentes en amont du village sur un plateau herbeux quand a surgi un jeune homme à cheval. « Vos tentes ici, vous n’y pensez pas. C’est dangereux. Il arrive que des loups attaquent nos veaux. Je vais vous montrer un endroit en contrebas, près de la rivière. Là, vous ne craignez rien ». Nous le suivons à travers des sentiers connus de lui seul. « Mais d’abord vous viendrez prendre un café chez nous. » Soit.

Marad, le père de famille, s’affairait sur un  tracteur, les mains dans le cambouis. L’étranger ne surprend pas les âmes généreuses. Nous étions naturellement les bienvenus. Mhér, le fils, a expliqué notre désir de camper. « Pas question, fera Marad, après s’être lavé les mains et changé. Vous dormirez chez nous. Nous avons de la place. »

Une petite mémé, à la peau blanche et fripée, était là en voisine. Tamara qu’elle s’appelait.  Un œil qui en avait vu des choses, ni lourd ni vif. Une mère sereine. Avec des stries sur son visage qui montraient qu’elle avait accompli sa vie. Et chaque jour donné par Dieu et chaque jour assené comme un coup d’abord par une idéologie impitoyable, maintenant par une politique folle. Veuve qui avait eu ses trois enfants bien menés jusqu’à l’âge adulte.

D’autres voisins sont passés. D’abord un grand sec miné par ses problèmes de rein. Avec nos pathologies communes, nous ne pouvions que fraterniser. Et me voici parti dans des explications comme un Chinois qui tenterait d’exposer sa cuisine à un Esquimau. Je tortille ma langue sur la créatinine. «  C’est un marqueur, je lui dis, qui indique si ton rein travaille ou pas ». Jamais je n’aurais cru possible de déballer mes pathologies dans une oreille rendue sourde par l’éloignement et par les bruits réduits à l’ordinaire d’un coin parmi les plus obscurs du monde. Puis, dans un éclair de génie, il me demande comment se faire soigner en France. « Mais en prenant l’avion, je lui fais. – Et si j’allais vivre là-bas ? – Bonne idée, je réplique. Mais vivre de quoi ? » Le gars reste coi et les autres béent des yeux et de la bouche. Finalement, un cousin installé en France pourrait faire quelque chose pour lui. Il s’éclipse et me rapporte un paquet de fleurs séchées à fort parfum de montagnes. «  Tu lui enverras, n’est-ce pas ? – Tu peux compter sur moi. »  Et me voici tout penaud et pitoyable,  avec dans les mains, ce bouquet d’espoir pour un homme qui n’en avait plus, acculé à son bled, entouré d’amis impuissants autant qu’ils étaient menacés comme lui de ces fatalités physiques qui n’en étaient plus en ces pays comme celui que j’habitais. J’étais de l’autre de côté de la ligne.

La solitude des campagnes est d’abord l’effet d’un abandon sanitaire. Tandis que les corps subissent toutes sortes d’agressions, à commencer par l’écrasement psychique, la conscience de leur usure se heurte au mur d’une absolue insécurité. N’ayant aucun souci de l’autre, cette société n’a mis aucune structure en place pour répondre aux accidents ou aux maux ordinaires de la vie. On peut comprendre qu’un médecin n’ait pas d’intérêt à vivre à Tatev, que les villageois aient la possibilité de se faire soigner soit à Kapan’, soit à Goris. Mais on se demande pourquoi des services médicaux itinérants ne pourraient régulièrement visiter les villages. C’est que l’idée même de cette assistance publique n’effleure personne, encore moins les jeunes étudiants en médecine de la capitale.  Il est vrai que le business  de la chirurgie plastique du nez rapporte plus que de s’occuper des bouseux. Humain, trop humain…

Deux fermiers sont tombés au milieu du repas. Mal rasés dans leurs bottes, ils ont bu, lancé des toasts et ils ont mangé. Mangé quoi ? Le foie du veau qui s’était cassé la patte la veille en dévalant une pente. Des tomates, des herbes et des frites. Larissa s’était mise à l’ouvrage dès notre arrivée. Rien ne manquait sur la table tandis qu’une hirondelle faisait ses va-et-vient jusqu’à son nid sous le préau. «  Ça porte bonheur, dis-je ». Même si du bonheur, ils en manquaient un peu dans ces chaumières.

*

( Photo Denis Donikian. Copyright)

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