Marcher en Arménie

19 août 2011

Eaux de nuit

Filed under: Zanguezour : de Tatev à Kapan' — denisdonikian @ 7 h 57 mi

Eaux de nuit

Quand vous avez, comme moi, l’appareil urinaire qui vous titille avec la régularité d’un pendule et qu’il vous faut, pour vous vider de cet embarras, rejoindre de nuit des tinettes situées hors de la maison, dans un lieu peu familier, au fond d’une campagne perdue, juste derrière les porcs et les vaches, et frôler les chiens de maison qui vous snifent le moindre fumet d’étranger, s’énervent au bruit le plus sourd et grognent comme avant la bataille, que vous faut-il inventer pour éviter les dégâts et atteindre le lever du jour sans encombre ?

Car il convient de dire qu’en ce coin merdeux d’Arménie, soumis aux affres de la déréliction, si reculé que les politiciens de la capitale n’en soupçonnent même pas l’existence, le tout à l’égout est loin d’avoir atteint le seuil des maisons. De sorte que celles-ci étant construites au mépris de tout système sanitaire, les évacuations organiques se font par les humains juste un cran plus civilisé que les bêtes, à savoir non pas à l’avenant et à l’air libre, mais dans un endroit destiné à cet effet, clos, intime et à l’abri des regards.

On accède à ce cagibi suspendu sur le vide par un ponton de fer d’un mètre ou deux, situé en face du préau sous lequel les vaches ruminent et se reposent pour la nuit. Il faut placer son cul juste au-dessus d’un trou en forme de cercle découpé dans une plaque de métal, assez large pour  éviter à son lâcher de déchet de rater sa chute, mais un peu trop pour que l’œil fouineur s’y engouffre et tombe sur la stalagmite fécale qui se dresse en contrebas et que vous avez eu le bonheur d’accroître en taille plutôt qu’en vigueur.

Mais comment aller jusque-là tant la nuit est noire et les animaux hostiles à tout dérangement ? Et quand vous-même êtes réticent à devoir enfiler vos chaussures de marche, battre le plancher, descendre l’escalier, traverser une enfilade de cours obscures et pousser la porte d’une arène où vous attendent grognements, feulements et râles ?

Le maître de maison vous aura bien indiqué une astuce : pisser dans la rue par le balcon. Mais comme vous n’avez pas ce genre d’habitude même nocturne, vous restez réticent.

Finalement vous demanderez un vieux seau. Et ainsi, la course à la tinette réduite à un saut de lit, vous vous endormirez heureux comme un inventeur aux côtés de sa trouvaille.

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18 août 2011

La mère cochonne et les petits cochons

Filed under: Zanguezour : de Tatev à Kapan' — denisdonikian @ 13 h 34 mi

C’est huit qu’elle en avait, presque autant de tétins, la truie rose qui s’est jetée à bouche que veux-tu dans l’auge aussitôt remplie de purée. Affolés par la manne, ses petits ont pataugé dedans, le groin jouisseur, les yeux dans les narines. C’était une belle mêlée, une effervescence physique, une orgie de pompes et des couinements d’aspiration.

La satisfaction des bêtes rend l’homme heureux. Certes, ce gras qui s’engraisse lui est un petit capital qui fructifie à vue d’œil. Il fait des sous avec du vivant. Et ce vivant se contente de vivre, ignorant que sa viande servira à son maître de moyen d’existence. Mais le paysan n’est pas un boucher. Participer à la gloutonnerie de ses animaux donne du sens à sa vie. Et tant qu’il ne pense pas encore à les tuer, il nourrit leur mécanisme organique en ayant le sentiment d’accomplir un devoir envers les faibles qui dépendent de lui. C’est son humanité, à l’homme. Humanité cynique puisqu’elle est intéressée mais truisme aussi dès lors qu’en tout homme il y a un cochon qui sommeille. Il n’empêche. Notre homme se sentira alors plus humain que ceux qui le gouvernent, car les seigneurs qui le tiennent sous leur coupe le saignent à vif chaque jour et jamais ne le nourrissent.

(Photos Denis Donikian Copyright)

Vient de paraître : L’enfer fleuri du Tavouch

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 13 h 33 mi

Vient de paraître en édition bilingue français-arménien

le second livre de marche en Arménie consacré au Tavouch.

Une région étonnante, méconnue des Arméniens eux-mêmes.

Rencontre avec des ruines remarquables et des gens superbes de dignité dans leur survie

au sein d’une nature intouchée.

Humour, contemplation, découverte, lecture tendre et sans concession d’un peuple pur

et d’un pays à nul autre pareil.

Recueil de textes autant que guide amoureux.

En vente chez l’auteur : 12 euros, port compris.

 

Mère à tout faire

Filed under: Zanguezour : de Tatev à Kapan' — denisdonikian @ 13 h 28 mi

Les mères arméniennes des campagnes ont le sourire grave des femmes qui portent sur leurs épaules les tares de leur nation. Elles n’ont pas la légèreté européenne de leurs sœurs vivant dans la capitale. Pas de temps à dépenser pour leur corps. Leur corps, il s’use au grattoir des travaux quotidiens. Elles l’oublient comme ornement du moi et le plient aux âpretés des réalités rurales qu’aucun des mâles dirigeant le pays ne cherche à adoucir.

Pour autant, qu’elles soient paysannes ou citadines, les Arméniennes endurent le même carcan d’une société demeurée archaïque. Un réseau de règles tentaculaires qui emmaillotent si profondément les mentalités qu’elles sembleraient consentantes. Il est même arrivé que des femmes aient tenu pour mérités les coups de leur mari. «  Quand il y a violence tout est clair, dit Maurice Blanchot dans un texte consacré à Michel Foucault, mais quand il y a adhésion, il y a peut-être seulement l’effet d’une violence intérieure qui se cache au sein du consentement le plus assuré. » De fait, cette violence ancrée au plus intime est symbolique du mal qui se dissimule partout dans les plis et replis de la société. Pour haute qu’elle fut ou qu’on la dit, cette culture peine à présent à sortir d’un usage frustre, sinon barbare, des rapports humains. Culte du sang, culture de l’entre-soi, fétichisme du passé, mais dominés aujourd’hui par des pratiques féodales du privilège et de l’arrogance qui se soldent par un manque révoltant d’altruisme, de compassion, de politique solidaire. Car de nos jours tout ce qui fait capital s’impose au mépris du droit citoyen. Hier, la destruction du centre ville d’Erevan, aujourd’hui celle des kiosques, sans concertation ni compensation, constituent des exemples de démocratie autoritaire. Démocratie de clans contre clans, fratries contre fratries, intérêts contre intérêts…

(D’une manière générale, ni la musique ne sera parvenue à civiliser l’âme arménienne, ni la religion à la dépaganiser en profondeur, ni la littérature à la débarrasser du nationalisme. Les aptitudes intellectuelles exceptionnelles que montrent les Arméniens, par exemple aux échecs, ne les aident pas à mettre en pratique une intelligence compassionnelle afin d’améliorer les conditions du pays. De fait, le prestige et l’artifice priment sur l’homme même. On dépense des sommes folles pour faire briller le nom Arménie au mépris du bon sens et des Arméniens les plus marginalisés. On s’enorgueillit de son festival Golden Apricot mais on est incapable de produire un film. On donne des Jeux panarméniens qui, sous couvert de fraternité, ne sont que de grandes messes empreintes de tribalisme. La longévité de ce peuple mal servi par l’histoire et la géographie, mais aussi déglingué par la haine millénaire de soi montre les signes de son vieillissement dans la politique de ses vingt dernières années, qui sont les vingt premières de la jeune république. Quel usage cette république a-t-elle fait de sa liberté sinon de l’exercer au détriment des citoyens poussés à déserter leur pays ? De sorte que la meilleure façon qu’ont les Arméniens de donner toute la mesure de leurs capacités, c’est de se mettre sous la protection d’un gouvernement étranger. Ils peuvent se vanter alors d’enrichir de leurs talents les nations du monde en se tenant à distance de la leur).

Pour l’étranger habitué au policé, même relatif, des mœurs de son pays, tout n’est ici que violences données et violences subies. Chaque Arménien étant alternativement victime ou bourreau. Vivre en Arménie, c’est assurément être plongé dans un bain permanent d’agressivités infinies et polymorphes, flagrantes et sournoises, tyranniques et subtiles, qui usent les âmes menacées d’être proies autant qu’elles sont prédatrices. Plutôt que de permettre la libre construction du sujet arménien, on tisse autour de lui les mailles de son assujettissement. De la macro-violence politique sensible lors des élections ou à travers une information muselée, aux micro-violences qui s’expriment au sein du peuple à tous les échelons de la vie sociale, c’est le droit qu’on bafoue, le corps qu’on fragilise, l’âme qu’on rend débile, le désir qu’on refoule, le travail qu’on retire, la parole qu’on étouffe et qui éclate en vaine révolte, l’autre qu’on traite comme moyen ou ennemi de sa survie ou de son confort.

La femme est le parangon de cet écrasement sans espoir. Ainsi, plus l’épouse se restreint aux nécessités domestiques, plus s’étend le règne de son mari. Car plus elle reproduit les traditions, mieux triomphe la stabilité tyrannique du noyau familial. Cette cage mesure ses débordements et l’empêche de voler. Car en Arménie, les femmes sont des anges dont on a rogné les ailes, tellement que n’ayant plus conscience de leur domestication elles contribuent elles-mêmes à la perpétuation de cette amputation en prorogeant des valeurs nationales génératrices de mépris. Car ces hommes qui les tiennent sous leur coupe sont leur œuvre. Elles les ont faits. Et pourtant, c’est au prix de ces névroses que la nation perdure. Certes, on m’objectera que l’homme aussi a sa part dans cette survivance. Que lui aussi se fatigue, lui aussi subit les désenchantements de l’histoire. Mais le maître a ses dérivatifs auxquels la femme se doit de pourvoir. Elle consent à passer sous les fourches caudines d’un mariage, pensant qu’elle honore ainsi son sexe, sa famille et son peuple.  Mieux vaut le renoncement à sa personne que la maudissure qui marque la non mariée. Dans le meilleur de ce genre d’aliénation consentie, les tâches de l’homme et de la femme s’imbriquent, se complètent, s’accordent l’une à l’autre. Mais dans le fond, l’homme jouit toujours d’une position dominante et tout est fait pour qu’il la conserve.

Marad et Larissa prennent chacun leur part des travaux de la ferme. (Ils l’occupent avec leurs deux garçons durant l’été, pour préparer la saison des foins. Le reste du temps, c’est le père de Marad qui habite cette vaste demeure tandis qu’ils se trouvent à Kapan’). Ce partage s’est établi naturellement en raison des savoir-faire de chacun, mais aussi d’une vision dans laquelle chaque sexe enferme l’autre. Par exemple, à Marad, la réparation du tracteur et à Larissa la cuisine. Une sorte d’étanchéité des rôles qu’il est impensable à l’un comme à l’autre de transgresser. Elle garantit la bonne marche de la domesticité. D’autant que chacun a été préparé durant son adolescence pour remplir les fonctions spécifiques à son sexe. Reste à savoir sur quelles épaules reposent les tâches les plus pénibles. Quant au discours politique, fût-il un discours de campagne, c’est Marad qu’il le fera. Intarissable, ce Marad autant que Larissa sera muette. C’est dire que la sphère publique incombe à l’homme, comme si la femme était d’emblée disqualifiée. On serait tenté de dire que ce modèle est à l’image d’un pays où les femmes ont le devoir de faire taire et leur corps et leur esprit tandis les hommes ont le bagou arrogant et stérile.  De fait, des figures féminines commencent sérieusement à battre en brèche ce tableau trop simpliste, comme Hranouch Kharadian, Zarouhie Postandjian ou Larissa Alaverdian et autres. On voit régulièrement des mères de prisonniers ou de soldats morts accidentellement manifester devant les bâtiments officiels pour réclamer des comptes ou des enquêtes. C’est qu’elles ne dédaignent pas d’interpeller ouvertement les politiques ou d’affronter la police sur des décisions jugées indignes ou arbitraires. Présentes dans les rangs de l’opposition, si elles manifestent, c’est avec l’idée de transformer les fatalités en fraternités.

Larissa besogne sans souffler un instant. Elle trait les vaches, fait les fromages, cuisine, prépare le thé, lave la vaisselle, une fois au jardin, une autre à l’étable, balaie, nettoie, répond si on l’interroge mais sans avoir le temps de participer à une conversation. On en oublierait les mille soucis qui la travaillent sourdement comme le prochain départ de son aîné au service militaire. « Les femmes dans ce pays, dira-t-elle en confidence à l’un d’entre nous, elles savent bien ce qu’elles endurent ».

Des gens sans importance

Filed under: Zanguezour : de Tatev à Kapan' — denisdonikian @ 13 h 26 mi

Nous sommes entrés brusquement dans leur vie à ces gens.  Gens de peu, oubliés de tous. Ne jouissant d’aucune considération sinon de quelques voisins, eux aussi perdus. La capitale se gargarise de victoires sociales. Ou bien elle crie tout haut ses rêves de belle politique. Et les responsables festoient chaque soir avec le sentiment d’avoir accompli des avancées au bénéfice de leur peuple. Mais  pour nos isolés des campagnes rien n’aura bougé pour autant. Dévorés de résignations, ils tournent en rond depuis toujours dans le déni de leur personne. Rien n’est pire pour des citoyens que cette impression d’être lâchés par ceux qui les gouvernent.

Le village d’Aghvani est un ramassis de hères besogneux qui s’accrochent dans leur dérive à leurs terres et à leurs vaches. Marad, sa femme Larissa et leurs deux fils aiment leur vie à la campagne, même son rituel rustique tout entier consacré aux bêtes.

Nous cherchions un coin pour nos tentes en amont du village sur un plateau herbeux quand a surgi un jeune homme à cheval. « Vos tentes ici, vous n’y pensez pas. C’est dangereux. Il arrive que des loups attaquent nos veaux. Je vais vous montrer un endroit en contrebas, près de la rivière. Là, vous ne craignez rien ». Nous le suivons à travers des sentiers connus de lui seul. « Mais d’abord vous viendrez prendre un café chez nous. » Soit.

Marad, le père de famille, s’affairait sur un  tracteur, les mains dans le cambouis. L’étranger ne surprend pas les âmes généreuses. Nous étions naturellement les bienvenus. Mhér, le fils, a expliqué notre désir de camper. « Pas question, fera Marad, après s’être lavé les mains et changé. Vous dormirez chez nous. Nous avons de la place. »

Une petite mémé, à la peau blanche et fripée, était là en voisine. Tamara qu’elle s’appelait.  Un œil qui en avait vu des choses, ni lourd ni vif. Une mère sereine. Avec des stries sur son visage qui montraient qu’elle avait accompli sa vie. Et chaque jour donné par Dieu et chaque jour assené comme un coup d’abord par une idéologie impitoyable, maintenant par une politique folle. Veuve qui avait eu ses trois enfants bien menés jusqu’à l’âge adulte.

D’autres voisins sont passés. D’abord un grand sec miné par ses problèmes de rein. Avec nos pathologies communes, nous ne pouvions que fraterniser. Et me voici parti dans des explications comme un Chinois qui tenterait d’exposer sa cuisine à un Esquimau. Je tortille ma langue sur la créatinine. «  C’est un marqueur, je lui dis, qui indique si ton rein travaille ou pas ». Jamais je n’aurais cru possible de déballer mes pathologies dans une oreille rendue sourde par l’éloignement et par les bruits réduits à l’ordinaire d’un coin parmi les plus obscurs du monde. Puis, dans un éclair de génie, il me demande comment se faire soigner en France. « Mais en prenant l’avion, je lui fais. – Et si j’allais vivre là-bas ? – Bonne idée, je réplique. Mais vivre de quoi ? » Le gars reste coi et les autres béent des yeux et de la bouche. Finalement, un cousin installé en France pourrait faire quelque chose pour lui. Il s’éclipse et me rapporte un paquet de fleurs séchées à fort parfum de montagnes. «  Tu lui enverras, n’est-ce pas ? – Tu peux compter sur moi. »  Et me voici tout penaud et pitoyable,  avec dans les mains, ce bouquet d’espoir pour un homme qui n’en avait plus, acculé à son bled, entouré d’amis impuissants autant qu’ils étaient menacés comme lui de ces fatalités physiques qui n’en étaient plus en ces pays comme celui que j’habitais. J’étais de l’autre de côté de la ligne.

La solitude des campagnes est d’abord l’effet d’un abandon sanitaire. Tandis que les corps subissent toutes sortes d’agressions, à commencer par l’écrasement psychique, la conscience de leur usure se heurte au mur d’une absolue insécurité. N’ayant aucun souci de l’autre, cette société n’a mis aucune structure en place pour répondre aux accidents ou aux maux ordinaires de la vie. On peut comprendre qu’un médecin n’ait pas d’intérêt à vivre à Tatev, que les villageois aient la possibilité de se faire soigner soit à Kapan’, soit à Goris. Mais on se demande pourquoi des services médicaux itinérants ne pourraient régulièrement visiter les villages. C’est que l’idée même de cette assistance publique n’effleure personne, encore moins les jeunes étudiants en médecine de la capitale.  Il est vrai que le business  de la chirurgie plastique du nez rapporte plus que de s’occuper des bouseux. Humain, trop humain…

Deux fermiers sont tombés au milieu du repas. Mal rasés dans leurs bottes, ils ont bu, lancé des toasts et ils ont mangé. Mangé quoi ? Le foie du veau qui s’était cassé la patte la veille en dévalant une pente. Des tomates, des herbes et des frites. Larissa s’était mise à l’ouvrage dès notre arrivée. Rien ne manquait sur la table tandis qu’une hirondelle faisait ses va-et-vient jusqu’à son nid sous le préau. «  Ça porte bonheur, dis-je ». Même si du bonheur, ils en manquaient un peu dans ces chaumières.

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( Photo Denis Donikian. Copyright)

Craintes de Noro

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 12 h 55 mi
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À peine descendu du téléphérique, me voici ahanant sur le morceau de route qui grimpe jusqu’au village. Puis vient la ruelle menant tout droit au centre où se tiennent la boutique et le gîte appartenant à Noro, le Robin des bois de Tatev. Bientôt, je le reconnais à sa voix légèrement nasillarde alors qu’il est en train de saluer ses hôtes sur le point de partir. Retrouvailles chaleureuses comme une amitié de toujours. Deux ouvriers s’activent, mettant la dernière main aux sanitaires du logement aménagé pour des vacanciers de passage. Puis il me montre les chambres. Il a transféré dans l’une d’elle la sinistre peau d’ours largement tendue sur un mur. Mauvaise idée qui ne pourrait qu’indigner des touristes écomaniaques. Sans parler des poussières et autres animalcules nidifiant dans la fourrure, que les dormeurs vont devoir respirer à plein nez. Mais je ne lui en toucherai pas un mot. Une toile tendue contre les caprices du ciel permet de jouir d’une vaste terrasse donnant sur un jardin en cours d’aménagement.

Nous buvons une bière et nous parlons. Je m’inquiète des effets sur le village du fameux téléphérique. Une pointe d’amertume dans la voix, Noro m’apprend que sur le million de drams rapporté chaque jour en moyenne à la compagnie d’exploitation, la commune de Tatev n’en perçoit que cinquante mille… à l’année. Des broutilles. Sans compter que les touristes qui visitent le monastère poussent rarement la promenade jusqu’au village. Ils ont hâte de revivre les treize minutes de sensations fortes que leur offre la cabine glissant sur des abîmes et de rentrer. Noro craint aussi que des hôtels, en projet de construction ici ou là, ne lui dévorent des clients cherchant du luxe et du grand air plutôt qu’une rusticité labellisée authentique.

Par bonheur, le téléphérique pratique aussi des justices surprenantes comme celle dont bénéficie la veuve Anahit employée à la propreté des lieux.

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(Photo Denis Donikian, copyright, 2011)

Féerique téléphérique

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 12 h 53 mi
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Le voilà mon ennemi, contre qui j’ai pesté l’an dernier. (C’était pour balancer que le village n’en tirerait aucun bénéfice et que Tatev le monastère y perdrait son âme à coup sûr). Et maintenant, je vais traverser les airs sur mon cheval de bataille.

Pour rejoindre Tatev, le téléphérique se prend à Halidzor. C’est un dimanche, il y a foule. Des jeunes venus de la capitale pour tester à prix de groupe l’étonnante machine du moment. De fait le téléphérique, c’est du manège dans un pays qui manque d’attractions. Et pour marquer le souvenir d’une épreuve mémorable, on se prend en photo sur fond de mâchicoulis et de paysage vertigineux. Comme des bienheureux qui vont jouir des inventions de la modernité. Ou des vivants qui, sait-on jamais, pourraient disparaître dans l’abîme avec la chute de la cabine.

Dès le départ, les jeunes filles font les effrayées et les gars jouent aux braves. Sous nos pieds, les toits d’Halidzor. Un vieil homme sur son âne qui trotte la tête basse. Nous passons au-dessus du vieux monde dans un air conquis par la technique. La vallée se creuse sous nos yeux jusqu’au premier promontoire. Puis passé le sommet, nous pénétrons dans un vide brusquement plus vif au fond duquel bouillonne le Vorotan’.  Voyageurs voyeurs qui fouillent du regard les plis impudiques striant le flanc des collines. Devant nous, plongent les câbles qui nous feront glisser sur une courbe ample jusqu’à l’arrêt final.  Déjà, pointent les toits coniques du monastère comme jamais on ne les a vus.  Sereins, mystiques, dominant les abîmes. Sous nos pieds, le rectangle parfait d’Anapat’, couvent abandonné aux végétations. Et maintenant on monte. Puis la cabine crochète le cran de son arrêt. Le miracle fini, et avec la terre sous nos pieds, le souffle nous est rendu.

( Photos Denis Donikian : copyright, 2011)

Route de Tatev’ à Kapan’

Filed under: Marz de Siounik,Zanguezour : de Tatev à Kapan' — denisdonikian @ 12 h 49 mi


Considérations générales

Notre route sera l’ancienne voie qui reliait Tatev et Kapan’. Aujourd’hui empruntée rarement en raison de l’abandon auquel on l’a condamnée. Sauf par un bus misérable au bord de l’asphyxie, quelques rares voitures et, paraît-il, des vététistes étrangers.

Longue d’une cinquantaine de kilomètres, elle permettrait de gagner Kapan’ en deux heures.  Idéale pour ceux qui voudraient éviter Goris en passant directement par Tatev. (Un responsable politique, à qui on faisait remarquer les avantages de cette route, refusa d’autoriser sa réfection afin que Goris conserve sa position de capitale régionale.) Sans être défoncée, ni parsemée d’ornières, elle a perdu son goudron en maints endroits, tandis qu’en d’autres, et sur plusieurs kilomètres, l’asphalte ancien a résisté au temps et aux intempéries propres aux routes de montagne. Ça énerve les voitures  d’éviter les trous et les bosses, et ça les ralentit.

Deux cols et trois villages se succèdent sur son parcours. Aghvani et Tandzaver après le premier et Veri Khotanan plusieurs kilomètres après l’autre.

La route vers le premier col se remarque depuis Tatev par la saignée qu’elle trace dans la forêt. Son revêtement est arraché tout le long. Par endroits,  des éboulements de terrain l’auront sérieusement endommagée, la réduisant à un mince passage pour voiture. Elle offre de pouvoir contempler Tatev en son entier : le village couvrant tout un pan de colline et la rue descendante qui le relie au monastère comme un cordon ombilical. C’est de cette route que se prennent les plus belles photographies du couvent et qu’on saisit le génie de sa construction sur le promontoire rocheux qui tombe à pic. À cinq cents mètres du col se trouve une source d’eau fraîche qui incite les amateurs de nature à se reposer non loin. On reconnaît à un grand poteau électrique planté au plus haut le passage d’une vallée à l’autre.

Ensuite, la route serpente jusqu’à Aghvani, un village anal où l’homme côtoie en permanence les déjections de ses bêtes. L’hiver ne restent que quelques personnes pour nourrir les animaux de la ferme tandis que les loups rôdent au plus près.

Puis vient Tandzaver, autre village merdier aux masures tassées dans l’ennui, cernées de collines vertes.  On s’en affranchit en plongeant sur une voie solitaire qu’asphyxie une végétation foisonnante où le sous-bois frissonne d’un doux bruit d’eau. Une côte se dresse ensuite, toute en lacets, rude et râpeuse, sous de grands arbres. Elle harasse par son obstination à grimper sans jamais vous laisser voir sa fin.

Au second col s’ouvre à vous largement un panorama de collines se déclinant à l’infini vers la vallée. Un arbre juché sur un tertre vous propose son ombre pour admirer le paysage. Pour cuire leurs viandes, des fêlés ont fait du feu dans le creux de son tronc, sans pouvoir entamer sa vitalité. À une centaine de mètres en contrebas, une eau dévale de la montagne. C’est là que vous remplirez vos gourdes.

Puis la route serpente jusqu’au village de Veri Khotanan’. Rien à voir cette fois avec les deux autres. Y vivent environ cent quarante familles. Maisons cossues, solides, bien faites et toits en tôle témoignent de la proximité de la ville.  L’été, le grand air attire les citadins.

D’autres villages se devinent de part et d’autre de la route : Tavros, Shrvenants ou Norachenik. Mais l’intérêt de la route se perd. On trouvera à se rafraîchir à une bonne distance de ce dernier village. De là, mieux vaut prendre une voiture ou l’autobus pour rejoindre Kapan’.

Sur la droite d’immenses exploitations de molybdène rongent les collines.

28 juillet 2011

Le berger et la bergère

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 1 h 21 mi

Il a suffi de dire « Barev dzez ! » pour amorcer la conversation.

De loin, nous avions aperçu un troupeau de vaches paissant sur le rivage. Et nous avons avancé vers lui.  Le ciel faisait briller les verts du lac et des collines.

Un chien blanc s’approcha de nous, nous zieutant d’un œil torve. L’homme lui ordonna de rester tranquille. Fort, une barbe de plusieurs jours, un bâton à la main, il vint à nous. On sentait bien que sa vie était calquée sur celle de ses vaches. Il leur était voué comme au meilleur de son bien. Il nous expliqua du quel côté était l’église que nous cherchions et montra des émergences perdues au loin au milieu des eaux. «  Prenez par les collines, fit-il. Mais plutôt vers la droite, sinon vous serez obligés de grimper et de descendre. Ensuite coupez à travers champs. »

La femme est venue. Nous étions une curiosité dans  leur monotonie. Elle portait une veste de militaire avec des taches de camouflage. À peine si elle avait eu le temps de se peigner. Quelques dents lui manquaient. Ses cheveux étaient comme une laine blanche de mouton, ceux de l’homme luisaient autant qu’un noir d’obsidienne, mais parcourus de fils argentés. Tous deux avaient des mains fortes et des visages pareils à leurs collines harassées par le soleil. Ils semblaient heureux de cette rusticité. C’était l’endroit de leur vie où s’inscrirait probablement leur mort. Nous aurions dû parler davantage. Or le temps nous pressait de rejoindre l’église engloutie. Comme si les pierres valaient plus que les hommes.

*

Photo Denis Donikian copyright

A travers champs

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 1 h 18 mi

On nous avait parlé d’une église engloutie par les eaux d’un lac artificiel non loin de Sissian’.  Nous sommes sortis de la ville. Des gens qui fauchaient nous ont indiqué le chemin. Une route montant jusqu’à Tolors. La retenue d’eau nous est apparue d’un bleu lisse et tranquille. Nous avons marché le long du rivage jusqu’à un couple de bergers. L’homme nous a montré au loin comme des choses à la surface des eaux. Pour les atteindre, il nous faudrait couper à travers les collines. Et comme ça, nous nous sommes trouvés nageant dans d’immenses champs de blés et de fleurs qui nous montaient parfois jusqu’aux épaules. Après des étendues glabres, à peine ponctuées de plantes aromatiques fortes, nous avons plongé dans des striures de verts pastel, parfois fauves, d’où émergeaient des écumes de blancheurs, des panaches jaunes ou violets. Bientôt, devant nous le calme d’un champ mauve à devoir côtoyer avant de rejoindre la route, encadré de fleurs cotonneuses, si doux à l’œil qu’on éprouverait mille hontes à y pénétrer. Mais il en est qui s’emparent de ce droit, petits maîtres ou esprits prédateurs,  prompts à maquiller leur arrogance de la splendeur des champs.

 

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