Marcher en Arménie

7 août 2010

Trilogie de la marche, de l’arrêt et du paysage.

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 14 h 03 mi
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Vue des hauts de Ltsen

Vous gravissez un chemin douloureux quand brusquement, le souffle court, la fatigue vous cloue sur place. Combien de fois devrez-vous vous arrêter avant d’atteindre les bonnes hauteurs d’où l’œil pourra embrasser enfin ces vastitudes qui dansaient sur votre tête tandis que vous déambuliez encore au fond de la vallée.  Comme vous mettiez péniblement un pied devant l’autre, le nez au sol, au fur et à mesure le panorama s’amplifiait à votre insu dans votre dos. Et maintenant que vous vous affalez dans l’herbe, littéralement terrassé par le pesant du corps et du sac, vous en profitez pour estimer le fruit de vos efforts. C’est alors que tout vient s’éclairer et que s’ouvrent devant vous des profondeurs inouïes de silence et de paix. Le paysage peut enfin donner toute sa mesure. Plénitude intime à l’infini tant les choses semblent occuper leur place dans l’immense concert de sérénité que le ciel compose avec les montagnes, et les montagnes avec les taches de végétation, et la végétation avec les plans d’eau, sans oublier la multitude de plis formés par les ombres que la lumière inscrit sur la terre.

Mais la beauté est une angoisse. Tandis qu’elle flamboie de toutes parts, elle fait masse contre vos yeux, intensifiant autour de vous cette sorte de désert d’avant les hommes ouvrant sa gueule comme un abîme. Et comme rien n’est devant vous à échelle humaine, que la puissance du panorama échappe à votre propre force, vous sentez que votre raison est écrasée et que votre vie passe dans un rythme tragiquement ridicule au regard de ces collines et de ces cimes qui semblent attendre de vous happer. Et plus vos facultés restent éblouies par l’empire de l’espace, plus vous le remplissez de mystère, votre corps devenant un objet entre ses mains, un objet que le temps comprime en permanence.

Ainsi, ballotté entre peur et fascination, votre esprit se raisonne pour occulter la peur et se laisser porter par la fascination. Alors que le ravissement enfle en vous et déborde votre cœur, vous sentez l’impossibilité de porter seul votre joie, frustré d’avoir à ne la savourer qu’en vous-même. Pour partager l’intensité du paysage, il vous faut l’être d’un autre. D’un autre qui s’abreuve comme vous à ce qu’il voit, témoignant ainsi que l’épreuve du spectacle n’existe que par l’homme, que l’absolu de sa somptuosité n’est retenu que par l’esprit qui la crée et l’anime.

Sans hommes pour le boire et le partager, le tableau reste enfermé dans le mutisme de sa géologie. Et plutôt qu’à marcher seul, mieux vaut cheminer au diapason d’une âme choisie pour sa résonnance avec le pays, cet autre qui accueillera comme soi-même l’écho de votre contemplation de la même façon que vous accueillerez le sien. C’est ainsi qu’une rêverie du monde circulera entre ce monde même et vos deux personnes pleinement.

Vue de la route de Makaravank

photos Denis Donikian ©

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6 août 2010

De quoi parlent ces pierres ?

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 5 h 53 mi
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Vous traversez des forêts. Vous affrontez des boues. Vous endurez des pluies. Vous marchez à la volonté tandis que votre corps râle. Trop court, votre souffle asphyxie vos muscles. Et en bout de course, si la chance et le temps vous sourient, vous finissez par vous heurter à la carcasse d’une église morte, vieux navire échoué qui a sombré dans une lente et inexorable marée de végétation, mais aussi dans l’esprit végétatif d’une population submergée de soucis. Et vous vous demandez pourquoi vous avez consenti à ces enfers. Vous vous le demandez encore sur le chemin du retour tandis que vous retraversez ces mêmes forêts, pataugez dans ces mêmes boues, rencontrez ces mêmes pluies… Et que votre corps  s’asphyxie. Cette surabondance de petites adversités ne vous aidera pas à trouver une signification à votre marche. Mais plus tard, dans la paix de votre chambre, elle pointera son nez. Et vous saurez alors que ces ruines d’églises parlent de vos propres manques. Edifiées si haut dans les montagnes, ou si retirées dans les forêts, dans les endroits les plus inaccessibles à l’impureté de l’activité humaine, elles semblent faites pour aimanter l’Esprit. Images visibles d’une intime construction. Nul doute que ceux qui avaient décidé de les édifier là n’eussent refusé l’enfer de l’indétermination, de la perdition, de l’enlisement pour permettre en eux la laborieuse montée d’une floraison spirituelle. Rien n’est simple que de tailler une pierre pour l’ajuster à une autre aussi lourde. Mais l’âme s’élève et s’allège à ce prix. Et l’homme regarde à la fin la beauté de l’édifice qui l’a fait. Et le remplissant de son chant, spiritualise la pierre. Et son chant monte de la terre comme une goutte infinie de la grande paix céleste.

Mais maintenant, qu’en est-il des hommes venus après ces hommes-là, dans un pays sans foi ni loi ? Ces ruines d’église se visitent plus qu’elles n’invitent la vie à la joie intérieure. Et pour ces visiteurs d’un jour, l’Etat goudronne les accès et restaure les délabrements. Puis, tant bien que mal, l’Eglise affecte à ce bâtiment religieux un prêtre chargé d’y dire la messe. Mais un prêtre aux mains propres, étranger à  ces lenteurs où la foi montait pierre après pierre la demeure intérieure tendue vers le ciel. Après le grand chambardement de l’athéisme soviétique, voici l’argent, et avec lui la fièvre des intérêts particuliers et les poussées d’un individualisme fuyant tout acte solidaire.

Ainsi, tous ceux qui marchent vers les vieilles églises sentent imperceptiblement qu’un certain sens de la vie a été perdu. Et ils regardent ces défuntes beautés comme les signes d’une absurdité qui a perturbé leur naissance, au mieux comme des soifs qui manquent à leur existence même.

Photo © Denis Donikian ( Eglise de Makaravank)

Un pays qui a saveur humaine

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 5 h 39 mi
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Pourquoi mon attachement à l’Arménie ? Pourquoi cette fréquentation frénétique depuis plus de quarante ans ? Cette envie de la fuir quand trop longtemps je m’y vautre ? Cette hâte à vouloir la retrouver si je reste éloigné d’elle de longs mois ? Affirmer qu’elle me parle plus qu’aucun autre pays reviendrait à dire que je m’y sens moins étranger qu’ailleurs. Pourtant, je n’ai rien de commun avec les gens qui  y vivent sinon un bout d’histoire et un fonds de tragédie. Pas même une culture, la mienne étant aussi impure qu’une eau de montagne qui aurait traîné dans divers territoires, emportant avec elle des éléments qu’elle leur aurait arrachés au passage. Alors quoi ?

Cette Arménie qui me tient à elle par la force d’une aussi extravagante raison, je l’ai approchée depuis quarante ans et maintenant que viennent les jours de la fin, je la devine comme ayant été la source inépuisable d’une humanité constamment narrative. L’Arménie m’aura parlé sans cesse. C’est qu’à mes yeux elle m’aura toujours paru déborder de quelque chose qu’elle nourrit en abondance avec plus d’intensité que d’autres pays qui sont résolument plus policés et plus stables. Certes, l’humain se manifeste partout où sont les hommes. Mais en Arménie cet humain-là, chaque homme l’exsude en permanence. Par son regard, par les traits de son visage, par sa parole et par son comportement. Durant mes quarante années de présence discontinue au pays, j’ai toujours été harcelé par la rengaine d’un désastre profond, d’une aliénation permanente, d’une soif de vie lisse et sapide. Dans les pays européens, cette infécondité démocratique semble avoir été surmontée, au point que les aspérités économiques de l’existence peuvent paraître circonscrites tant qu’elles sont combattues. Mais en Arménie, depuis quarante ans, la démocratie tombe de Charybde en Sylla, d’une république faussement populaire à une république sauvagement mutilante, d’un président prédateur à un autre président prédateur. Dès lors, chaque homme qui vous offre sa parole vous dit comment on l’ampute quotidiennement de ses rêves. Sinon de ses rêves, de son désir d’une réalité sociale apte à le réconcilier avec la vie même.

Pour preuve, les routes de ses campagnes qui sont des actes délibérés de torture  visant à maintenir l’Arménien dans le puits sans fond de sa rancœur. Plus les intempéries les creusent, plus le temps les ravage, et plus l’homme peste contre son destin. Les routes sont aux yeux des Arméniens qui les fréquentent à l’image de leur délabrement intime. Elles ajoutent du vieillissement au vieillissement. Elles tuent l’enthousiasme. Elles changent les impatiences en résignation. Mais aussi, comme chacun peut y lire la forme politique de son malheur, elles provoquent de sourdes protestations.

Ainsi m’a parlé le grumier dans la forêt de Kirants, qui joue chaque jour « le salaire de la peur » avec son camion d’un autre âge chargé de bois, se dandinant de droite et de gauche, en effleurant le risque de basculer dans la rivière. Ou l’apiculteur de cette même forêt de Kirants bavant sur les suceurs du sang arménien. Ou mon ami Noro criant son humiliation et sa honte sur la route torturante de Tatev.  Ou le bouquiniste de la rue Abovian qui ne manque pas de tenir les gouvernants pour responsables de l’état suicidaire du pays. Ou encore ce chauffeur de taxi qui lui fait écho dans les mêmes termes. Et tant d’autres encore qui vous donnent l’impression de bouillir dans un chaudron de sorcières.

C’est que les Arméniens sont de grands râleurs dans la soumission. S’ils se rassemblent, s’ils communient dans la protestation, les forces de l’inertie finissent souvent par avoir raison d’eux.  S’ils s’agrippent à vous, c’est pour déverser toute leur haine dans votre âme. Et c’est cela qui donne au pays un goût de très forte humanité, d’une humanité souffrante, d’une humanité en mal d’elle-même.

© Photo Denis Donikian

Le pays de la foi perdue

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 5 h 35 mi

Décharge de Gyumri . Photo de Denis Donikian ©

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L’indépendance  a débraillé les Arméniens. Leur langue se déboutonne à tout va. Ils s’offrent une débauche de paroles comme s’ils respiraient l’air du large, celui de la démocratie. Car plus ils parlent, plus ils se sentent citoyens. La critique subjective étant, à leurs yeux, consubstantielle au sentiment de citoyenneté. Mais cheminez dans ce pays à la rencontre de ses hommes et vous entendrez rarement de leur bouche autre chose que des paroles de frustration. Comme si le vent du large s’était rabattu contre eux en tempête. Et s’ils ne se plaignent pas ouvertement, leurs conditions de vie aussi absurdes qu’humiliantes suffisent à parler pour eux. Le pays est jugé à l’aune des amputations économiques et politiques que chacun subit. Qu’il soit, comme c’est souvent le cas, propriétaire de sa maison, l’Arménien ne se sent pas moins pauvre en raison du souci qui le mine au quotidien à devoir gagner sa pitance. Mais, ingénieux comme il est, il semble rarement à court. On se prépare contre l’hiver en confectionnant des conserves, en faisant sécher des légumes, en stockant du sucre, du riz ou du blé concassé… Ce qui alimente la critique est ce qui ronge l’âme, à savoir l’angoisse permanente liée aux nécessités de l’existence. De fait, il n’est pas erroné de dire que l’Arménie donne l’impression de baigner dans un pessimisme exacerbé qui déborde les cerveaux et autorise toutes sortes de fuites, qu’elles soient physiques ou mentales.

La trouble agitation qui sous-tend la vie sociale vient du fait que chaque citoyen doive engager sa force de survivance dans un ensemble inextricable d’autres forces tendues vers le même souci. L’image de vie policée que donne le pays n’est qu’illusion. Car sitôt qu’on pénètre dans la tête des gens tandis qu’ils se livrent à vous, on perçoit des luttes pour la préservation individuelle, des poussées rapaces et des flux d’intérêts qui s’entrecroisent et cherchent à grappiller constamment du bien partout où c’est possible, souvent même sur le bien d’autrui. La loi mentale dominante consiste à contenir ou à contourner les menaces des prédateurs en devenant prédateur soi-même. Le meurtre des entreprises publiques a jeté les Arméniens dans des formes de commerce qui épousent toute la panoplie de la rapine, allant de la tromperie ouverte au chantage à la compassion, l’autre étant vu comme une poche dont il faut aspirer le contenu. En ce sens, tous les moyens sont bons. (Mais pour un commerçant honnête, vendre équivaut à un acte de mendicité.) De fait, on vit dans un climat permanent de sourde violence, fondé sur un non moins permanent sentiment de suspicion.

On peut dire sans hésiter que les trois premiers présidents de la république d’Arménie ont une part égale de responsabilité dans l’orchestration du climat délétère qui sévit de nos jours. Ils ont troublé les règles et violé les institutions, soit en bafouant la voix des électeurs, soit en ouvrant les vannes d’un capitalisme frénétique, et donc en laissant s’exprimer les instincts les plus sauvages. Ils ont cassé les usines et favorisé le rapt des biens publics. Au travail des gens, ils ont préféré le travail de l’argent. Certes, toute guerre a des faims d’ogresse. L’Arménie a dû répondre à l’urgence de l’auto-défense et à la légitimité de son combat au Kharabagh. Mais dès lors, comment comprendre qu’au moment où elle sacrifiait ses enfants, aient émergé en toute impunité des fortunes colossales, les présidents donnant le la en la matière ? Comment fermer les yeux sur ces palais d’autant plus monstrueux qu’ils défient l’imagination et scandalisent le cœur ? C’est que les politiques semblent préoccupés à faire des lois qui favorisent davantage leurs intérêts qu’elles ne servent à effacer la pauvreté. Ainsi en créant une fratrie soudée autour de ses propres avantages, les chefs ont gardé l’assurance de conserver leur charge soit par le marchandage, soit par la force, soit par le mensonge, soit par la fraude.

Il suffit d’avoir des yeux et des oreilles pour lire et entendre l’abîme qui s’est creusé entre les autorités et les citoyens. Un abîme de méfiance et de dégoût. La vie sociale n’est qu’une litanie de déchirements et la vie politique une rengaine d’inimitiés qui ruinent les rêves.

Depuis que je les fréquente, les Arméniens ont toujours affiché leur envie de déserter l’Arménie (tandis que ceux de la diaspora y cherchent un enchantement. C’est que l’Arménie se visite d’autant mieux qu’elle se vit mal). Hier, ils voulaient goûter au monde, aujourd’hui  le dégoût les pousse hors du pays. Nombreux sont ceux qui choisissent la fuite par le sauve-qui-peut, préférant les aléas d’une émigration hasardeuse à leur asphyxie au pays. Combien de familles amputées de leurs enfants n’avons-nous pas rencontrées ! Mais combien d’autres s’échappent en tirs groupés pour éviter cette amputation ! Les adolescents rêvent unanimement de partir loin et vite. Toutes les étudiantes en langues étrangères n’ont d’autre idée que celle de se trouver un homme à l’étranger avant qu’elles ne cèdent à la pression de leur famille et se condamne à supporter toute leur vie les affres d’une société archaïque. Plutôt la modernité hors du pays que l’indignité chez elles.  Quand on cesse d’attendre une lueur, on se cherche un ailleurs. En fait, on peut subir l’hostilité un temps, on ne peut la souffrir tout le temps.

Qu’on se mette un instant dans la peau d’un citoyen arménien. Ni aimé, ni respecté, ni protégé, ni rassuré. Ballotté entre un président illégitime et des politiciens affairistes, une police qui peut vous tuer un homme en garde à vue, une justice aux ordres, des journaux de plus en plus à l’étroit, une médecine douteuse, des hôpitaux sans humanisme, une système éducatif vénal, une Eglise riche, une armée qui humilie le troufion, une indépendance aliénée et toute une multitude grouillante de petits prédateurs aux aguets dans les rues et les administrations. Et faites-vous une vie avec ça. D’où ces expressions populaires : Khoujane yerkir (pays voyou), aprélou degh tchi(ce n’est pas un endroit où vivre).

Denis Donikian

© Photo Denis Donikian

Complément d’information :

D’après les résultats d’un sondage réalisé par le centre britannique d’opinion publique « Gallup international » (auprès de 13 000 personnes dans 12 républiques post-soviétiques, sans préciser le nombre de personnes interrogées en Arménie), 39% de la population arménienne souhaiteraient quitter définitivement le pays, alors que ce taux est de 14% pour la Géorgie et de 12% pour l’Azerbaïdjan. 44% de la population arménienne souhaitent quitter temporairement le pays pour l’étranger en quête d’un travail. Il s’agit des plus mauvais résultats dans l’espace de la CEI, selon Haykakan Jamanak.
Sur fond de ce sondage, Haykakan Jamanak rend également compte du « Rapport mondial sur le développement humain 2009 » publié par le PNUD, qui relève que depuis l’indépendance, le nombre de personnes ayant émigré d’Arménie se situe entre 800 000 et 1 000 000. Au cours du premier semestre de 2009, le nombre de personnes qui ont émigré d’Arménie est de 30 000 (23 100 pour la même période de 2008). Les auteurs du rapport observent que le souhait de quitter l’Arménie et l’indifférence vis-à-vis de l’avenir de ce pays s’enracinent de plus en plus au sein de la société arménienne.

Service de presse de l’ambassade de France en Arménie

6 novembre 2009

Erotique de la terre

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En Arménie, je marche avec une femme. Elle danse dans les formes du paysage. Quand je la perds de vue, je la cherche. Et quand je cherche bien, je la retrouve toujours. Ces alternances d’apparition et de disparition me tiennent en haleine. Elles mettent en scène les mouvements géomorphiques qui entourent mes pas, comme la parole physique de la terre. Comme une réponse visible aux sourds désirs de mon esprit. Est-ce à la mort montante et au sentiment d’une énergie qui se perd que je dois de  prendre les masses ou les creux surgis sous mon regard pour des morceaux de choix taillés dans la beauté d’un monde naïvement fantasmé ? Probablement. Toujours est-il que, faute de pouvoir m’attarder dans une contemplation qui perturberait l’allure de ma marche, il faut me contenter de prendre en photo des vues qui m’invitent vaguement à m’émerveiller. Rentré chez moi, je pourrai retrouver ces photographies suggestives constituant par leur ensemble un blason à la gloire d’un pays sublimé en corps féminin.

Ainsi, depuis la route qui monte en lacets vers Sissian, mon œil tombera sous le charme d’un mamelon aussi imposant qu’un monument de la nature.  Sa forme régulière rappelle un sein venant d’atteindre le terme de sa croissance, dru, satiné et pulpeux, surmonté d’un tétin adapté à la bouche d’un Gargantua. Rien à voir avec le nichon avachi dans sa graisse comme une panse pleine d’eau. La peau souple des prés retient des terres onctueuses montées en colline, tandis qu’au sommet perce un piton rocheux tendu vers des effleurements de vapeurs blanches.

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Puissant et vertigineux le spectacle qui s’offre à vous des hauteurs de la route vers Goris, après Satani kamourdj. La rivière Vorotan est à la jonction de deux pans de collines. Elle coule secrètement dans une échancrure de la roche, tantôt laissant apparaître des lèvres à peine entrouvertes, tantôt se noyant dans une dense végétation.  Si je prends une photo, c’est pour répondre à l’intuition que le panorama semble offrir à ma fantaisie la figure d’un triangle dont la pointe du bas serait mystérieusement déchirée. Notre guide local, fin connaisseur des lieux, nous a suggéré cette halte sans soupçonner quelle figure appliqueraient au paysage les extravagances d’une imagination occidentale. Entre l’aveugle qui ne voit que ce qu’il voit et le voyant qui transgresse la réalité physique du paysage, il y a une différence liée à l’usage que chacun fait du monde. Mon hôte pense au business que la beauté du site pourra lui rapporter quand je m’attache à garder secrète l’image d’un delta pubien où viendraient converger les caresses du ciel. Je serai seul à décrypter en moi-même ce point de vue comme l’émotion qui salue une compagne, ivre de la terre présente.

Novembre 2009

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Photographies de Denis Donikian (copyright)

29 octobre 2009

Marcher en Arménie

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 16 h 50 mi
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Vous avez quitté Erevan en prenant un minibus, assis près du chauffeur, et vous roulez vers le sud. Vous êtes au cinéma. Le spectacle bouge en permanence et vous laisse en permanence sur votre faim. Tant de choses épousent votre curiosité et l’abandonnent aussitôt : villages paisibles, vallées secrètes, douces collines… Vous descendez dans une ville avec l’impression d’être perdu. Sur une hauteur, une église domine un paysage résigné. Vous êtes en Arménie où survivent des Arméniens. Vous dormez dans un hôtel correct et le lendemain à vous la route, à vous l’inconnu. Fini les sites à visiter, les itinéraires obligés, les terrasses de café exubérantes, le clinquant à l’occidentale… Rien que la terre et des hommes… Et pas après pas, vous sortez de votre longue et lourde chimiothérapie, défiant vos muscles engourdis par une sédentarité forcée ou fouettant votre âge qui commence à craindre le risque de fatigue. Et vous marchez, marchez, de surprise en ravissement. Ciel puissant, couleurs vivantes et des hommes installés dans les lentes chaleurs de l’humain. Le monde se donne à vous. Avec ses monuments naturels, mais aussi ses témoignages de civilisation… On vous parle, on vous conseille, on se confie… On vous dit ses espoirs. On évoque ses débrouilles. On vante son village. Et c’est à peine si on se plaint. D’ailleurs, qui l’entendrait cette plainte ? Mais vous, en écoutant, malgré votre impuissance, vous avez restauré du lien.

Voilà ce qu’on pourrait recevoir en marchant en Arménie. Avec un âne comme Stevenson, un bâton de pèlerin, un guide, chasseur viril ou amante arménolâtre, seul ou en groupe, qu’importe ! Pourvu qu’on ait l’ivresse ! Quel pays vous l’offrirait autant que celui-ci ? Où les bergers font paître leurs moutons au milieu des ours. Où des pierres gravées viennent à vous du fond des âges. Où des curiosités naturelles sont investies de croyances quasi-païennes. Où l’hospitalité est légendaire.

Sans compter qu’en Arménie on marcherait forcément utile. En permettant de créer des circuits et des étapes, de développer des régions. Car plus l’Arménie aura de marcheurs, plus les autochtones travailleront, formant des guides, mettant en place des hôtels et des gîtes, ou des chambres dans les villages. Des initiatives, embryonnaires ou avancées, existent déjà. Balisage de sentier, développement de structures d’accueil ou organisation de randonnées inédites. Déjà, des amis étrangers sillonnent le pays sac à dos.

Au fil des mois, nous proposerons modestement quelques itinéraires nouveaux ou quelques sites connus à connaître mieux ou autrement. Nous décrirons une intimité de la marche dans une Arménie lente à hauteur d’homme. Histoire de titiller les fourmis de ceux qui rêvent de poésie avec leurs jambes.

22 octobre 2009

Métaphysique du paysage

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 17 h 04 mi
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Marcher en Arménie d’une vieille église à une autre vieille église permet aux imbéciles de croire qu’ils voyagent intelligemment. Pour autant, nul ne saurait leur contester ce droit tant ces pierres taillées et agencées en édifice constituent de forts tropismes sur l’âme en quête de constructions humaines qui transcendent le temps. Mais cette méthode vous volera le meilleur de la marche, qui doit avoir pour principe de rencontrer ce qui s’offre à vous de vibrations vivantes plutôt que d’ahaner vers ce qui n’aurait plus aujourd’hui qu’un intérêt historique ou archéologique. En Arménie, on ne devrait pas marcher sans humer le paysage intermédiaire tout pétri de  profondeurs mystiques, sans laisser agir en soi sa force minérale pour savourer ses reliefs déchirés ou ses couleurs brûlées par les intensités du ciel. On m’objectera qu’on peut éprouver les mêmes sensations en d’autres pays. Que non ! Celui-ci est à ce point parsemé de monuments monastiques, généralement dressés dans des lieux qui favorisent l’élan spirituel, qu’il semble que tout l’espace soit conquis par la même densité métaphysique. Même morts, ils agissent sur leur environnement. Leurs ruines illuminent encore les terres qui les entourent. C’est dire combien l’esprit qui a conçu ces ouvrages dédiés à la prière se perpétue au-delà de l’histoire qui les a condamnés au silence ou des séismes qui les ont abattus. L’émotion qui s’empare de notre voyageur imbécile sitôt qu’il se trouve devant une croix taillée dans la pierre ou devant une chapelle usée par les intempéries en dit long sur la puissance attractive de ces concrétions religieuses. L’absence de moines dans toutes ces architectures consacrées au divin aujourd’hui laissées à l’abandon n’aura pas pour autant évacué le magnétisme spirituel que le poids séculaire des prières et des charakan a patiemment élaboré. Ainsi marche le voyageur en Arménie, en perpétuelle contemplation.

Octobre 2009

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Photos : Aghardzine

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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Le site MARCHER en ARMENIE a pour but de faire partager des expériences de randonnées dans les provinces arméniennes, de donner des informations pratiques, de créer des liens vivants entre la diaspora et les villageois, mais aussi de promouvoir un tourisme d’entraide et de découverte. Ce site appartient à tous ceux qui souhaitent joindre l’utile à l’agréable, la rencontre et la promenade, la culture et la nature. Nous invitions ceux qui ont écrit sur leur voyage à pied en Arménie à nous soumettre leur texte et leurs photos.

Le voyageur indécent

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 0 h 52 mi

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Tout homme qui voyage a besoin d’hommes qui ne voyagent pas. L’un ne va pas sans les autres. Ainsi, c’est toujours à la rencontre d’individus immobiles que part l’individu mobile. Celui-ci que ferait-il si les autres n’existaient pas ? Il se perdrait dans le paysage, un paysage nu, un paysage vide qui se transformerait très vite en un gouffre angoissant. Il faut donc que des hommes soient aussi lourds que des pierres, associés indéfectiblement à des montagnes, des rivières, des champs pour que d’autres puissent passer. On m’objectera que certains marchent en quête de désert. Certes, mais durant combien de temps ? Le désert absolu rend fou. Certains moines du Mont Athos, perchés sur leur piton rocheux, n’ont parfois plus leur tête. C’est que marcher trop longtemps dans un lieu sans homme peut vous faire perdre la raison, qu’il soit de sable, de pierre ou de végétation. Mais de nos jours, notre nomade moderne est celui qui a de quoi quitter momentanément son lieu de vie. En revanche, s’il force le destin pour abandonner son nid, le sédentaire cloué à sa sédentarité sait qu’il prend des risques. Souvent il préfère survivre difficilement là où tout lui est familier plutôt que de s’aventurer dans l’étrange où tout devient incontrôlable. En dehors des villes où il rencontre autant de sédentaires résignés que de nomades potentiels, celui qui  voyage au rythme de ses rêves marche dans le seul luxe des pauvres qui n’ont d’autre choix pour survivre que celui de se déplacer le moins possible. Son avantage sur eux, c’est qu’il peut jouir du monde alors qu’ils s’en nourrissent. En ce sens, le même monde ne produit pas les mêmes comportements humains selon qu’on le contemple ou selon qu’on l’exploite. Il y a donc une indécence à marcher dans la campagne arménienne où nous avons côtoyé des existences molles, même si le malheur n’était jamais aussi profond que dans des pays touchés par la misère. Et pourtant, quand nous songeons à ceux qui s’exilent pour tenter de survivre ailleurs, quitte à abandonner leur famille, à se plonger dans l’inconnu le plus froid, alors que nous venons ici pour une promenade de quête poétique ou de santé mentale, il nous arrive d’avoir mal, si mal que souvent nous marchons avec cette douleur.

Octobre 2009

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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15 octobre 2009

Une fin de voyage

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 11 h 30 mi

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Vous avez beau avoir votre guide, cette forme de Béatrice qui, loin devant, ouvre votre chemin vers une église encore inconnue, vous sentez un moment mûrir en vous l’appel du paysage au point que vous deveniez l’un à l’autre moins étrangers.  Une sensation si étrange que son goût vous échappe aussitôt, vous laissant l’impression de l’avoir rêvée. Mais l’air céleste et les reliefs dansants de la terre vous procurent une extase aussi dense qu’un fruit dont la chair viendrait aviver votre langue. Même si vous savez que la route traverse cet instant d’euphorie géomorphique et se prolonge bien au-delà, vous avez tout à coup la conviction que tout vous invite à fixer là votre marche, à retenir la course du temps et à vous noyer dans cette extrême intimité des choses, étouffé sous une abondance de bonheur. Vous avez laissé derrière vous tant d’objets frappés de vanité, tant de désirs laids et lourds, et voici que vous n’espérez rien qui soit plus exaltant que cette joie qui vous illumine. Vous êtes alors convaincu que c’est là qu’il vous faut mourir. Mourir, mourir vraiment… Entre des années d’inanité, de rites hypocrites, de mots impensés et cette soudaine virginité du monde, il vous est demandé de tout interrompre. Le voyage peut être un suicide en félicité. On marche, on marche jusqu’à épuisement et on laisse son dernier souffle s’absorber dans l’oubli du grand air.

Octobre 2009

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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11 octobre 2009

Marcher

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 9 h 12 mi
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Marcher… Marcher à l’intérieur des éléments. Jusqu’à s’éprouver soi-même comme élément. Dans l’oubli du monde ancien, des aliénations les plus sourdes. L’oubli total. À chaque seconde, au gré du mouvement qui vous lave des mimétismes modernes tandis que vous pénétrez à pas lents au sein du même air que respirent ces montagnes, transparent et rempli de paix. Je ne suis plus un Arménien dans un paysage arménien, mais quelque chose de vivant dans un monde aussi vivant que moi. C’est ainsi que s’éclairent en moi ces instants essentiels, n’étaient cette église qui surgit devant mes yeux comme une appropriation de l’espace, ces gens dont la voix, porteuse de sons familiers, traverse mon esprit, ou ces noms de village écrits dans une langue trop connue. Le reste du temps, quand tout se tait et que les formes géologiques dessinent des silences lointains, je suis ailleurs et je suis autre. Vivant, mais dépouillé de ma biographie. Je quitte, par intermittence, l’enfer de mon nom, et tout ce qu’il charrie d’histoire, de sperme et de sang. Et c’est à peine si je pense, porté à l’extrême pointe du mutisme qui nimbe les montagnes, les arbres, les pierres, ou embrassé par l’eau de la rivière qui s’écoule librement. Mon pas alors se fait danse. Malgré la fatigue, malgré la pesanteur et les douleurs qui serrent les muscles. Entre nous, sans cesse, une joie immobile circule. Des échanges s’établissent qui nourrissent ma déambulation autant que mes rêveries tandis que dans mon dos je sens grouiller les villes et leur capitale faire ses bruits de digestion.  Chaque pas m’éloigne de leurs puanteurs, de leurs fatras idéologiques. Marchant dans le secret espoir de trouver assez de mots pour dire avec justesse les choses qui m’adviennent, j’ignore encore que ces lieux sont en train de les semer en moi et que je les récolterai plus tard comme des vibrations verbales, quand tous ces rythmes de forme et de mouvement seront passés.

Septembre-octobre 2009

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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