Marcher en Arménie

18 août 2011

Craintes de Noro

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 12 h 55 mi
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À peine descendu du téléphérique, me voici ahanant sur le morceau de route qui grimpe jusqu’au village. Puis vient la ruelle menant tout droit au centre où se tiennent la boutique et le gîte appartenant à Noro, le Robin des bois de Tatev. Bientôt, je le reconnais à sa voix légèrement nasillarde alors qu’il est en train de saluer ses hôtes sur le point de partir. Retrouvailles chaleureuses comme une amitié de toujours. Deux ouvriers s’activent, mettant la dernière main aux sanitaires du logement aménagé pour des vacanciers de passage. Puis il me montre les chambres. Il a transféré dans l’une d’elle la sinistre peau d’ours largement tendue sur un mur. Mauvaise idée qui ne pourrait qu’indigner des touristes écomaniaques. Sans parler des poussières et autres animalcules nidifiant dans la fourrure, que les dormeurs vont devoir respirer à plein nez. Mais je ne lui en toucherai pas un mot. Une toile tendue contre les caprices du ciel permet de jouir d’une vaste terrasse donnant sur un jardin en cours d’aménagement.

Nous buvons une bière et nous parlons. Je m’inquiète des effets sur le village du fameux téléphérique. Une pointe d’amertume dans la voix, Noro m’apprend que sur le million de drams rapporté chaque jour en moyenne à la compagnie d’exploitation, la commune de Tatev n’en perçoit que cinquante mille… à l’année. Des broutilles. Sans compter que les touristes qui visitent le monastère poussent rarement la promenade jusqu’au village. Ils ont hâte de revivre les treize minutes de sensations fortes que leur offre la cabine glissant sur des abîmes et de rentrer. Noro craint aussi que des hôtels, en projet de construction ici ou là, ne lui dévorent des clients cherchant du luxe et du grand air plutôt qu’une rusticité labellisée authentique.

Par bonheur, le téléphérique pratique aussi des justices surprenantes comme celle dont bénéficie la veuve Anahit employée à la propreté des lieux.

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(Photo Denis Donikian, copyright, 2011)

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Féerique téléphérique

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 12 h 53 mi
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Le voilà mon ennemi, contre qui j’ai pesté l’an dernier. (C’était pour balancer que le village n’en tirerait aucun bénéfice et que Tatev le monastère y perdrait son âme à coup sûr). Et maintenant, je vais traverser les airs sur mon cheval de bataille.

Pour rejoindre Tatev, le téléphérique se prend à Halidzor. C’est un dimanche, il y a foule. Des jeunes venus de la capitale pour tester à prix de groupe l’étonnante machine du moment. De fait le téléphérique, c’est du manège dans un pays qui manque d’attractions. Et pour marquer le souvenir d’une épreuve mémorable, on se prend en photo sur fond de mâchicoulis et de paysage vertigineux. Comme des bienheureux qui vont jouir des inventions de la modernité. Ou des vivants qui, sait-on jamais, pourraient disparaître dans l’abîme avec la chute de la cabine.

Dès le départ, les jeunes filles font les effrayées et les gars jouent aux braves. Sous nos pieds, les toits d’Halidzor. Un vieil homme sur son âne qui trotte la tête basse. Nous passons au-dessus du vieux monde dans un air conquis par la technique. La vallée se creuse sous nos yeux jusqu’au premier promontoire. Puis passé le sommet, nous pénétrons dans un vide brusquement plus vif au fond duquel bouillonne le Vorotan’.  Voyageurs voyeurs qui fouillent du regard les plis impudiques striant le flanc des collines. Devant nous, plongent les câbles qui nous feront glisser sur une courbe ample jusqu’à l’arrêt final.  Déjà, pointent les toits coniques du monastère comme jamais on ne les a vus.  Sereins, mystiques, dominant les abîmes. Sous nos pieds, le rectangle parfait d’Anapat’, couvent abandonné aux végétations. Et maintenant on monte. Puis la cabine crochète le cran de son arrêt. Le miracle fini, et avec la terre sous nos pieds, le souffle nous est rendu.

( Photos Denis Donikian : copyright, 2011)

Route de Tatev’ à Kapan’

Filed under: Marz de Siounik,Zanguezour : de Tatev à Kapan' — denisdonikian @ 12 h 49 mi


Considérations générales

Notre route sera l’ancienne voie qui reliait Tatev et Kapan’. Aujourd’hui empruntée rarement en raison de l’abandon auquel on l’a condamnée. Sauf par un bus misérable au bord de l’asphyxie, quelques rares voitures et, paraît-il, des vététistes étrangers.

Longue d’une cinquantaine de kilomètres, elle permettrait de gagner Kapan’ en deux heures.  Idéale pour ceux qui voudraient éviter Goris en passant directement par Tatev. (Un responsable politique, à qui on faisait remarquer les avantages de cette route, refusa d’autoriser sa réfection afin que Goris conserve sa position de capitale régionale.) Sans être défoncée, ni parsemée d’ornières, elle a perdu son goudron en maints endroits, tandis qu’en d’autres, et sur plusieurs kilomètres, l’asphalte ancien a résisté au temps et aux intempéries propres aux routes de montagne. Ça énerve les voitures  d’éviter les trous et les bosses, et ça les ralentit.

Deux cols et trois villages se succèdent sur son parcours. Aghvani et Tandzaver après le premier et Veri Khotanan plusieurs kilomètres après l’autre.

La route vers le premier col se remarque depuis Tatev par la saignée qu’elle trace dans la forêt. Son revêtement est arraché tout le long. Par endroits,  des éboulements de terrain l’auront sérieusement endommagée, la réduisant à un mince passage pour voiture. Elle offre de pouvoir contempler Tatev en son entier : le village couvrant tout un pan de colline et la rue descendante qui le relie au monastère comme un cordon ombilical. C’est de cette route que se prennent les plus belles photographies du couvent et qu’on saisit le génie de sa construction sur le promontoire rocheux qui tombe à pic. À cinq cents mètres du col se trouve une source d’eau fraîche qui incite les amateurs de nature à se reposer non loin. On reconnaît à un grand poteau électrique planté au plus haut le passage d’une vallée à l’autre.

Ensuite, la route serpente jusqu’à Aghvani, un village anal où l’homme côtoie en permanence les déjections de ses bêtes. L’hiver ne restent que quelques personnes pour nourrir les animaux de la ferme tandis que les loups rôdent au plus près.

Puis vient Tandzaver, autre village merdier aux masures tassées dans l’ennui, cernées de collines vertes.  On s’en affranchit en plongeant sur une voie solitaire qu’asphyxie une végétation foisonnante où le sous-bois frissonne d’un doux bruit d’eau. Une côte se dresse ensuite, toute en lacets, rude et râpeuse, sous de grands arbres. Elle harasse par son obstination à grimper sans jamais vous laisser voir sa fin.

Au second col s’ouvre à vous largement un panorama de collines se déclinant à l’infini vers la vallée. Un arbre juché sur un tertre vous propose son ombre pour admirer le paysage. Pour cuire leurs viandes, des fêlés ont fait du feu dans le creux de son tronc, sans pouvoir entamer sa vitalité. À une centaine de mètres en contrebas, une eau dévale de la montagne. C’est là que vous remplirez vos gourdes.

Puis la route serpente jusqu’au village de Veri Khotanan’. Rien à voir cette fois avec les deux autres. Y vivent environ cent quarante familles. Maisons cossues, solides, bien faites et toits en tôle témoignent de la proximité de la ville.  L’été, le grand air attire les citadins.

D’autres villages se devinent de part et d’autre de la route : Tavros, Shrvenants ou Norachenik. Mais l’intérêt de la route se perd. On trouvera à se rafraîchir à une bonne distance de ce dernier village. De là, mieux vaut prendre une voiture ou l’autobus pour rejoindre Kapan’.

Sur la droite d’immenses exploitations de molybdène rongent les collines.

28 juillet 2011

Le berger et la bergère

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 1 h 21 mi

Il a suffi de dire « Barev dzez ! » pour amorcer la conversation.

De loin, nous avions aperçu un troupeau de vaches paissant sur le rivage. Et nous avons avancé vers lui.  Le ciel faisait briller les verts du lac et des collines.

Un chien blanc s’approcha de nous, nous zieutant d’un œil torve. L’homme lui ordonna de rester tranquille. Fort, une barbe de plusieurs jours, un bâton à la main, il vint à nous. On sentait bien que sa vie était calquée sur celle de ses vaches. Il leur était voué comme au meilleur de son bien. Il nous expliqua du quel côté était l’église que nous cherchions et montra des émergences perdues au loin au milieu des eaux. «  Prenez par les collines, fit-il. Mais plutôt vers la droite, sinon vous serez obligés de grimper et de descendre. Ensuite coupez à travers champs. »

La femme est venue. Nous étions une curiosité dans  leur monotonie. Elle portait une veste de militaire avec des taches de camouflage. À peine si elle avait eu le temps de se peigner. Quelques dents lui manquaient. Ses cheveux étaient comme une laine blanche de mouton, ceux de l’homme luisaient autant qu’un noir d’obsidienne, mais parcourus de fils argentés. Tous deux avaient des mains fortes et des visages pareils à leurs collines harassées par le soleil. Ils semblaient heureux de cette rusticité. C’était l’endroit de leur vie où s’inscrirait probablement leur mort. Nous aurions dû parler davantage. Or le temps nous pressait de rejoindre l’église engloutie. Comme si les pierres valaient plus que les hommes.

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Photo Denis Donikian copyright

A travers champs

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 1 h 18 mi

On nous avait parlé d’une église engloutie par les eaux d’un lac artificiel non loin de Sissian’.  Nous sommes sortis de la ville. Des gens qui fauchaient nous ont indiqué le chemin. Une route montant jusqu’à Tolors. La retenue d’eau nous est apparue d’un bleu lisse et tranquille. Nous avons marché le long du rivage jusqu’à un couple de bergers. L’homme nous a montré au loin comme des choses à la surface des eaux. Pour les atteindre, il nous faudrait couper à travers les collines. Et comme ça, nous nous sommes trouvés nageant dans d’immenses champs de blés et de fleurs qui nous montaient parfois jusqu’aux épaules. Après des étendues glabres, à peine ponctuées de plantes aromatiques fortes, nous avons plongé dans des striures de verts pastel, parfois fauves, d’où émergeaient des écumes de blancheurs, des panaches jaunes ou violets. Bientôt, devant nous le calme d’un champ mauve à devoir côtoyer avant de rejoindre la route, encadré de fleurs cotonneuses, si doux à l’œil qu’on éprouverait mille hontes à y pénétrer. Mais il en est qui s’emparent de ce droit, petits maîtres ou esprits prédateurs,  prompts à maquiller leur arrogance de la splendeur des champs.

 

25 juillet 2011

Dina Hôtel

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 1 h 45 mi
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photographie : Cath Creig

L’extraordinaire de l’hôtel Dina à Sissian’ n’est pas l’ours empaillé tous crocs dehors exposé dans le hall d’accueil, ni son bassin circulaire au-devant de l’entrée, ni l’eau fraîche de sa fontaine qui fait du bien au voyageur, même pas la générosité de ses arbres fruitiers, ni le soigné de ses chambres, encore moins les vues magnifiques sur la ville et ses collines à partir de leurs balcons… Non, le meilleur de cet hôtel, ce sont ses petits déjeuners que vous sert Nounée, fidèle d’entre les fidèles, femme à tout faire et qui seconde avec discrétion son géant de gérant.

Près des œufs blancs et chauds qui vous attendent dans leur assiette – deux par personne – toutes sortes de pain, lavash, brioches emplissent la corbeille. Fromage local, beurre, et surtout une confiture d’abricot qui distille dans votre palais la douceur du pays. C’est qu’elle n’agresse ni par un excès de sucre ni par une pointe d’acidité. Vous mangez, mangez… dans la perspective des marches à faire, au sein des merveilles que seul un œil profane peut apprécier. Marcher dans les splendeurs d’un ciel qui illumine les collines environnantes, c’est alors prolonger par le regard le goût de confiture que vous aviez en bouche. Vous mordez dans le paysage avec la même ardeur que vous avez planté vos dents dans le moelleux des pains ou le salé du fromage. De la même manière que le thé chaud a coulé dans vos veines, vous sentez s’introduire dans votre corps la lumière du matin, tandis que vous déambulez, d’un pas enthousiaste, sous les platanes, dans les dernières rues de la ville avant de vous élever vers le plateau  où vous attendent des villages inconscients des bonheurs naturels qu’offrent les lieux où ils sont implantés, et sur qui le ciel poudroie en ors sublimes et immatériels. Alors, vous la dévorez cette terre, ne voulant rien manquer de ce qu’elle prodigue abondamment.

21 juillet 2011

Le coup de grasse

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 6 h 25 mi
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Dans le minibus de Sissian’, j’occuperai une place du fond. Mais une mère et sa fille aux évasements fessiers deltaïques et exceptionnels sont venues envahir la banquette. Me voici collé de la cuisse gauche au cuisseau droit de ma voisine. Impossible à celle-ci de vouloir se déplacer d’un cheveu pour que respire l’espace entre nous. Vouloir est un acte qui lui coûte trop d’efforts. De fait, nous sommes quatre sur le même siège. Entre la fenêtre et moi-même se trouve un compagnon de route que je presse dans les virages chaque fois que la grosse laisse sa gélatine déborder sur moi, elle-même tassée du flanc par sa  propre fille. Sans compter les sacs enflés de bardas qu’elles portent sur les genoux et qui ajoutent à la tension générale.

De temps en temps, je fais des tentatives  pour me hisser afin de varier les points de contact avec l’inamovible grasse. Mais l’exercice me fatiguant, je laisserai m’importuner mon infortune jusqu’au terme du voyage.

Avec les heures, la chaleur monte et pointe l’énervement. On a hâte d’arriver. Ma cuisse qui étouffe sous le jambon de l’autre, bout dans sa culotte. Déjà des sueurs me mouillent le pantalon. La callipyge ne retire pas d’un poil sa marée de saindoux. Et je n’ose pas, par politesse, lui demander une petite concession de territoire, de crainte qu’elle ne prenne ma colère pour un racisme anti-gros.

Comme elle est taillée  en  bulbeux alambic dégoulinant de chairs, je doute qu’elle fasse encore l’agrément d’un mari. D’ailleurs, quel bouboulik, fût-il d’une densité tavitsassouniote, pourrait trouver son chemin à travers ses plis et retombées de cellulite jusqu’à l’échancrure sacrée ? Et qui sait, me dis-je, si sa déréliction sexuelle ne l’oblige pas à convoiter en sourdine des plaisirs de friction avec des mâles de passage comme moi ? C’est que toute femme native de ce pays aurait jugé impudique promiscuité aussi étroite, même forcée, avec un inconnu. Mais cette matrone m’aura semblé chercher la chose comme une sournoise bénédiction du ciel dont j’aurais été l’instrument.

Elle porte une robe qui la couvre jusqu’aux chevilles, coupée large dans un tissu flottant, si léger et si fin qu’elle paraît faite pour que la chair suinte au travers sans vergogne.

20 août 2010

Siounik Magnificat

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 7 h 35 mi

Siounik Magnificat est le premier volume de la Collection Itinéraires arméniens de l’éditeur Actual Art qui a son siège à Erevan, en Arménie. Cette collection a pour but de publier des textes d’errances étonnées ou studieuses au sein du pays arménien, l’actuel, l’historique, l’imaginé. S’inscrivant dans le cadre de ces géographies déambulatoires, elle a pour ambition de dessiner des itinéraires qui ouvriront à d’autres des voies dans le tissu vivant d’une terre au rythme lent de la marche, propice aux rencontres humaines,  à l’aventure poétique et à la connaissance de soi.

Le livre Siounik Magnificat n’a pas la prétention d’épuiser tous les chemins qui innervent ce Marz du sud de l’Arménie.  Mais il ouvre des itinéraires de marche qui hissent le lecteur à des hauteurs magnifiques. Les textes puisent dans la géographie autant qu’ils suivent les humeurs vagabondes mais attentives de l’auteur. Ils constituent un excellent accompagnement de route. Un livre qui se glisse dans le sac à dos et dont les lignes pourraient se savourer une à une là même où elles ont été vécues.

En vente chez l’auteur  (lui  en faire la demande dans Commentaire, il correspondra avec vous par mail) : 12 euros port compris

Edition bilingue français-arménien.
En cours de traduction en allemand sur le site Arménopolis

19 août 2010

Zorats karer

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 2 h 56 mi
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Une armée de menhirs ponctue un plateau arasé par un vent glacial, non loin de la grande route menant à Stepanakert. Plus de 200. Certains pesant jusqu’à 10 tonnes. Impressionnant. Mais l’énigme est si épaisse qu’on se lasse vite. Ne sachant rien, chacun dit  ce qu’il veut, le possible et l’impossible, de ce complexe mégalithique de Karahundj. Si on le nomme aussi Zorats karèr, c’est qu’on y voit un cimetière à soldats. On y vient par cars entiers et on se hâte de repartir. C’est que la pierre reste la pierre. Le minéral brut ne parle pas à l’esprit. Mais ici pas de hasard. 70 de ces pierres sont percées de trous allant de cinq jusqu’à sept centimètres. Et par ailleurs, leur disposition en cercle et en ligne laisse supposer une intention. Laquelle ? Allez savoir. Des savants arméniens font de Karahundj un observatoire astronomique. En insérant dans ces trous des lames d’obsidienne, on pourrait suivre les phases de la lune et le lever du soleil au solstice. Et de conclure que les anciens Arméniens connaissaient bien leur ciel. C’est qu’à cette époque, il y a 7 500 ans, aux dires de ces savants arméniens, nos faiseurs de trous étaient à coup sûr arméniens.

Dans le domaine des loufoqueries scientifiques, il en est une qui tient à l’étymologie. Diable ! Comme se fait-il que Karahundj et Stonehenge se ressemblent comme une goutte whisky et une goutte de cognac ? En effet, si kara et stone renvoient à pierre, hundj et henge, si beaux, si proches, ne renvoient à rien. Hundj serait une variante hypothétique de « voix, son ou écho », et henge devrait avoir un lien avec to hang, ayant le sens d’ « être suspendu ». De quoi rester sans voix, mais toujours suspendu à une explication qui ne vient toujours pas…

Traduction de ce texte en allemand par Christa Nitsch sur son blog ARMENOPOLIS

6 août 2010

L’enlisement

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 5 h 31 mi
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Aghardzine ! Aghardzine !Aghardzine !

J’avais ce nom en moi tandis que je marchais à l’aveugle, à la fois tendu et désespéré. Aucun signe n’était devant nous pour nous guider, aucune indication, sinon des chemins égarés qui tombaient derrière des collines incertaines ou se noyaient dans des champs. Au sortir de la forêt, des saignées dans la végétation nous laissent deviner des cheminements humains. La voie se partage en deux. L’une ou l’autre, c’est le même mystère. Nous avons pris celle de droite, croyant qu’elle plongerait dans la forêt d’où émergeraient sous nos yeux les toits mystiques d’Aghardzine. Et nous avons marché le front collé sur  l’inconnu. À mon approche, un serpent noir s’empressa de quitter une flaque pour se musser sous les herbes du bas-côté. Au bout d’une centaine de mètres, nous dûmes affronter une végétation anarchique. Plus nous cherchions notre chemin, plus il nous faisait la nique en se diluant dans des arborescences extravagantes. Nous nous trouvons à présent à la lisière d’un bois. Des arbres s’accrochent au versant d’un val obscur et peu engageant. Des troncs  couchés sur le sol agonisent dans un pourrissement miné par les humidités. J’ouvre la marche.  Bientôt j’avise une passe. La terre est d’un noir ironique. À peine y ai-je mis le pied qu’il s’enfonce. Me voici ventousé jusqu’à la cheville. Je crois que l’autre pied va rencontrer un sol plus ferme. Mais il coule lui aussi. Impossible de me dégager. Mes bâtons de marche ne me sont d’aucun secours. J’en tends un à mon compagnon pour qu’il me tire à lui. Une de mes chaussures est si fortement avalée par la boue qu’elle  reste engluée. Il me faut l’arracher de la main à la gueule monstrueuse qui me veut pour  proie. Je glisse. Je tombe. Mais je parviens à dégager l’autre pied. La chaussure ne l’a pas quitté. Enfin je retrouve la terre ferme. Seul, j’aurais été aspiré et la boue aurait digéré mon cadavre. Ma bouche aurait crié. Mais  vers qui?

Nous remontons la pente, retrouvons le chemin au serpent noir. Dans l’herbe, je me suis couché, les chaussures lourdes comme du plomb. Dépités, nous avons repris notre piste en sens inverse.

Nous ne verrons pas Aghardzine.

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