Marcher en Arménie

29 novembre 2009

Désœuvrés à l’abandon

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 4 h 32 mi
Tags: , , , , , ,

Je parle de Tatev comme de tous les villages traversés : Aghitu, Vorotan’, Chamb… Partout, la même rengaine. Des hommes et des femmes qui se débrouillent pour assurer le quotidien. On se demande ce qu’on y fait, ce dont on rêve. Or, l’homme de l’Arménie indépendante a soif de travail. Son impuissance actuelle vient d’en haut. Le désœuvrement général est devenu un état d’esprit. Chacun est condamné au minimum, quitte à pousser l’agrément, pour ceux qui en ont la possibilité, jusqu’à fabriquer des alcools avec les fruits du jardin, histoire de ne pas les laisser pourrir. On l’offre à boire comme une fierté. (À Vorotan’, le maître de maison qui nous accueille nous a servi son alcool de prune. Une gorgée a suffi pour nous convaincre de recommencer. À Chamb, ce fut cette fois un alcool de poire. Mais l’homme avait tellement abusé de la bouteille qu’il lui était interdit de nous accompagner. À Dilidjan’, nous avons été accueillis avec un whisky fait maison. L’alambic dans la cour avait déjà fonctionné et le contenu des bonbonnes attendait de passer une seconde fois). Sur la place centrale de Tatev, en vérité un carrefour ravagé par les eaux, les hommes jouent aux cartes adossés à un mur ou le cul sur des pierres, une boîte de carton en guise de table. D’autres se lancent des défis au jacquet, sous un auvent aménagé près de la boutique tenue par Noro. Noro semble être le seul à « faire quelque chose » de son temps. C’est un homme de projets. Tandis que les autres croupissent dans la désolation. Je remarque que tous sont mal rasés, sauf Noro, qui garde ainsi un visage jeune et avenant, comme s’il tenait à rester en accord avec la beauté de ses rêves. Il semble qu’ici les initiatives destinées au bien collectif meurent à peine formulées. Il règne à Tatev une atmosphère de paralysie générale, les hommes semblent vivre sous le coup d’un traumatisme dont ils auraient du mal à se réveiller.

Septembre 2009

Crédit photos : Denis Donikian copyright

Publicités

6 novembre 2009

Erotique de la terre

DSC00811

En Arménie, je marche avec une femme. Elle danse dans les formes du paysage. Quand je la perds de vue, je la cherche. Et quand je cherche bien, je la retrouve toujours. Ces alternances d’apparition et de disparition me tiennent en haleine. Elles mettent en scène les mouvements géomorphiques qui entourent mes pas, comme la parole physique de la terre. Comme une réponse visible aux sourds désirs de mon esprit. Est-ce à la mort montante et au sentiment d’une énergie qui se perd que je dois de  prendre les masses ou les creux surgis sous mon regard pour des morceaux de choix taillés dans la beauté d’un monde naïvement fantasmé ? Probablement. Toujours est-il que, faute de pouvoir m’attarder dans une contemplation qui perturberait l’allure de ma marche, il faut me contenter de prendre en photo des vues qui m’invitent vaguement à m’émerveiller. Rentré chez moi, je pourrai retrouver ces photographies suggestives constituant par leur ensemble un blason à la gloire d’un pays sublimé en corps féminin.

Ainsi, depuis la route qui monte en lacets vers Sissian, mon œil tombera sous le charme d’un mamelon aussi imposant qu’un monument de la nature.  Sa forme régulière rappelle un sein venant d’atteindre le terme de sa croissance, dru, satiné et pulpeux, surmonté d’un tétin adapté à la bouche d’un Gargantua. Rien à voir avec le nichon avachi dans sa graisse comme une panse pleine d’eau. La peau souple des prés retient des terres onctueuses montées en colline, tandis qu’au sommet perce un piton rocheux tendu vers des effleurements de vapeurs blanches.

DSC01096

Puissant et vertigineux le spectacle qui s’offre à vous des hauteurs de la route vers Goris, après Satani kamourdj. La rivière Vorotan est à la jonction de deux pans de collines. Elle coule secrètement dans une échancrure de la roche, tantôt laissant apparaître des lèvres à peine entrouvertes, tantôt se noyant dans une dense végétation.  Si je prends une photo, c’est pour répondre à l’intuition que le panorama semble offrir à ma fantaisie la figure d’un triangle dont la pointe du bas serait mystérieusement déchirée. Notre guide local, fin connaisseur des lieux, nous a suggéré cette halte sans soupçonner quelle figure appliqueraient au paysage les extravagances d’une imagination occidentale. Entre l’aveugle qui ne voit que ce qu’il voit et le voyant qui transgresse la réalité physique du paysage, il y a une différence liée à l’usage que chacun fait du monde. Mon hôte pense au business que la beauté du site pourra lui rapporter quand je m’attache à garder secrète l’image d’un delta pubien où viendraient converger les caresses du ciel. Je serai seul à décrypter en moi-même ce point de vue comme l’émotion qui salue une compagne, ivre de la terre présente.

Novembre 2009

*

Photographies de Denis Donikian (copyright)

29 octobre 2009

Les eaux chaudes du Vorotan

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 17 h 53 mi
Tags:

DSC00932

Deux femmes de Chamb rencontrées sur la route nous avaient recommandé de passer par le village de Vorotan et de nous tremper sans faute dans ses eaux chaudes. « Des eaux thérapeutiques ? – Et comment ! »  On nous indique un terrain accessible à tous où se dresse la longue carcasse d’un bâtiment dont on ne sait s’il est désaffecté ou si sa construction a été interrompue. Un peu plus loin, aux abords de la rivière Vorotan, un gros tuyau déverse une eau généreuse à flot continu dans un bassin douteux aux murets roussis par les minéraux. Deux hommes s’y prélassent, l’un couché à même le sol comme dans un hammam, l’autre en maillot de bain exhibant un ventre abondant. Visiblement éméchés, ils n’inspirent pas confiance. Ils nous proposent d’incohérentes hospitalités, comme de trinquer avec eux. Leur bouteille d’alcool se dresse sur une grosse pierre près d’une tomate et d’un concombre. On croirait qu’ils sont venus ici pour échapper au vertige d’un insondable désespoir, le temps d’une trempette. Sans être franchement agressifs, ils paraissent incontrôlables, font toutes sortes de tentatives pour nous obliger à partager leur bain de jouvence. Tout à coup, je sens que le bassin leur ressemble, belle eau chaude remplissant une fosse insalubre. Des détritus en jonchent les abords. Pitoyable tableau d’une richesse naturelle en perpétuelle dilapidation. Qui  sait ce que pourrait en faire une main avisée ? Tout le village en bénéficierait et le temps coulerait doux, si doux à l’ombre des grands noyers. Mais non. Il faut que ce pays tue ces biens que la terre lui a donnés. Il faut que ce pays ôte aux hommes qui l’habitent jusqu’à leurs moyens de survie.

Septembre 2009

*

Photographies de Denis Donikian ( copyright)

*******

Commentaires (1)

6 octobre 2009

Absurdités

Filed under: Non classé — denisdonikian @ 6 h 40 mi
Tags: , , , ,

Tatev est un bon exemple pour décrire les absurdités administratives. C’est que les choix sont faits en fonction d’intérêts dont on ne comprend pas le sens. (Ou ne sont pas faits bien que le temps presse, comme à Vorotan dont les eaux chaudes se déversent en pure perte). Ainsi, la construction d’un téléphérique à Tatev pour acheminer les touristes au monastère relève, au mieux d’un choix économique, au pire d’une volonté maffieuse. Devant des projets aussi gigantesques, il faut toujours se demander qui a intérêt à les autoriser. Pas les villageois de Tatev qu’on n’aura pas consultés. Même si leur inertie étonne, eux si prompts à se révolter. Il est évident qu’il serait plus urgent d’autoriser le raccordement du village au gaz que d’investir des sommes folles au seul profit des touristes. Plus évident surtout de refaire la route qui conduit à Tatev, car les villageois en profiteraient autant que les étrangers qui mériteraient ainsi leur visite pour avoir connu les mille et un lacets de la côte. Or l’absence de gaz au village conduit au déboisement d’une région somptueuse, périodiquement décrié par l’administration.  Qu’on dise aux villageois comment se chauffer autrement qu’avec du bois. On ne craint pas alors de penser que le téléphérique va beaucoup rapporter à toute une chaîne d’individus qui ne font dans l’humanisme écologique. L’époque où Hovhannès Toumanian montrait à travers l’histoire poignante de Kikor l’exploitation de la campagne par la ville est toujours actuelle. Un villageois trouve pour son enfant un emploi chez un riche bourgeois de la capitale. Corvéable à merci, tenaillé par le bonheur perdu de son enfance et soumis aux pires vexations, Kikor prend froid et meurt, au grand dam de son père. Nul doute que ces cas de figure existent encore en Arménie. Mais rien qu’à voir vivre le centre arrogant d’Erevan et à penser à l’état lamentable des villageois, on peut comprendre que ceux-ci soient la proie de forces qui les dépassent et les écrasent.

Propulsé par WordPress.com.