Marcher en Arménie

15 novembre 2010

Vers Kirants

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 18 h 43 mi
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Situé à la pointe extrême de la civilisation, le village d’Adjargout, où nous dépose le taxi, met à notre disposition deux retraités en appui sur leur canne pour qu’ils nous récitent avec l’aplomb des connaisseurs les noms des trois couvents perdues au cœur d’une jungle infestée d’animaux sauvages dans laquelle nous nous apprêtons à pénétrer. Mais sommés de nous renseigner sur les distances à parcourir, ils auront du mal à tirer partie de leur mémoire. Déjà, nos jambes ressentent l’appel de la forêt où nous attendent des émerveillements aptes à devoir récompenser nos efforts. Nous franchissons une barrière portant indication du lieu, derrière laquelle des panneaux mentionnent les espèces animales et végétales que nous pourrions rencontrer : ours, lynx, renard, chevreuil, mais aussi centaurée (centaurea cheiranthifolia), scabieuse (scabiosa caucasica), bétoine (betonica macrantha)… Sans oublier des oiseaux de toutes sortes qui devraient chanter à nos oreilles et alléger nos pas. De fait, rien de tout cela ne viendra occuper notre parcours, sinon la boue, une boue envahissante à perte de chemin, poisseuse, brune, fatigante. Constamment, nous devrons louvoyer entre les ornières remplies d’eau, monter sur des talus, glisser sur des pentes. Et nous avancerons ainsi, dans l’épaisseur d’un inconnu sans repères en quête du couvent qui nous hante, un seul que nous espérons retrouver à temps pour rebrousser chemin avant la nuit.

 

 

 

 

Photos Denis Donikian ( copyright)

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25 août 2010

Vilik, taxi à Dilidjan’

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 8 h 35 mi
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À le voir s’encager dans sa minuscule jigouli pour faire le taxi, Vilik, colosse débonnaire à voix presque sourde, me donne l’impression d’un oxymore vivant. Ses grosses mains empoignent le volant, sa tête affleure le toit tandis son corps emplit sans mal l’espace imparti au chauffeur.

Un timide qui pour autant sait aller au client plus vite que ses confrères. Aucune agressivité commerciale chez lui. Tout est mesure, dans sa parole comme dans ses gestes. Il a le sens de l’économie et de la dignité. Il ne se présente pas à vous en mendiant, mais comme quelqu’un qui ne cherche qu’à travailler à une époque où le travail manque partout. C’est sa bouille, plus honnête que l’air chafouin de ses confrères, qui nous a séduits tandis que nous descendions du bus venant d’Erevan. Et comme j’aime approfondir un homme de ce pays, histoire de savoir comment il se démène pour nourrir les siens, nous l’avons choisi sur plusieurs courses, vers Aghardzine, Gochavank, Vanadzor et même Erevan. Dans les commencements, il était tout en retrait, se contentant de nous servir au mieux. Puis comme il devait affronter mes questions, il s’en tenait à des réponses convenues. L’habitude acquise sous l’ancien régime de garder pour soi ses rancunes en avait fait un taiseux. À telle enseigne, qu’un moment vous vous demandez si le type a le goût du bonheur, ou même une âme qui sait, tant il fait corps avec sa machine, tous deux ne livrant d’autres bruits que ceux qu’ils sont faits pour donner. Dès lors, c’est à peine si Vilik sortira de son rôle, offrant une ou deux anecdotes, à peine quelques informations. Mais serviable jusqu’au bout, il interrogera tout un chacun pour nous mettre à Vanadzor devant la bonne porte ou à Fiolettovo sur le bon chemin. Et plus que cela, inquiet de nos possibles égarements, ne cessant de nous téléphoner tandis que nous errions dans la solitude des montagnes.

@Photo Denis Donikian

Numéro du  portable de Vilik à Dilidjan’ : 093806160

24 août 2010

Un hôtel, Mosh, à Idjévan’

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 8 h 31 mi
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N’en déplaise au touriste français à l’esprit mal tourné, l’hôtel Mosh n’est ni moche ni consacré à l’onanisme. Le nom d’Onan’ qui figure sur l’enseigne serait l’ancêtre de l’un des propriétaires. En lui rendant hommage, on a cherché sa protection.

Situé sur la rue principale d’Idjévan’, à deux pas du marché, l’hôtel Mosh, puisqu’il faut l’appeler par son nom, a su éviter le mauvais goût  de ses confrères de haut vol que notre chauffeur de taxi nous avait préalablement conseillés. Ils donnaient tous l’impression d’être des îlots de luxe dans un océan de purée. La façade de l’hôtel Mosh, qui n’a que trois ans d’âge, ressemble à une église tranchée nette de la tête au pied. Au soleil croissant de l’aube, elle offre un damier de mille jaunes grâce au tuf dont elle est habillée. Les propriétaires semblent avoir eu le nez creux en devançant le flux naissant de passagers désireux de pousser leur périple jusque dans cette zone de frontières avec l’Azerbeidjan, hier bon voisin, aujourd’hui ennemi juré. C’est qu’hier on villégiaturait peu au-delà de la paisible ville de Dilidjan’, ce morceau d’Helvétie au sein d’un pays béni pour sa pierraille. On rejoignait Idjévan’ seulement pour ses tapis. Commence à poindre aujourd’hui une curiosité pour ses églises profondes, ses panoramas sans frontières, ses solitudes de nature secrètes.

Ce n’est pas un moindre avantage qu’au sortir de cet hôtel, l’attention du client verse immédiatement dans la rue où les uns jouent chaque jour le même rôle que la veille et les autres mènent leur vie selon l’ordre du hasard, les impératifs du besoin ou les appels du désir, s’ils en ont. Aujourd’hui comme chaque jour, on porte le présentoir réfrigéré des glaces pour le mettre bien en vue à droite de l’entrée, sans oublier son parasol. À quelques pas, un fournisseur de farine prend les commandes d’un demandeur de farine qui a garé sa voiture à proximité et en a ouvert si grand le coffre qu’on dirait une gueule avaleuse de farine. Le porteur attitré des sacs de farine, visage fellinien défoncé par les folles embardées de la génétique, s’en colle un contre le ventre et court s’en débarrasser en le déposant dans ces mâchoires en tenaille du client. Après quoi, il tapotera son vieux pantalon et jettera un regard torve sur son entourage. On dirait alors un brigand de grand chemin tout frais sorti d’une parenthèse d’honnêteté. La veille, je l’aurai vu boxer je ne sais qui pour je ne sais quoi. Comme chaque matin aussi, à gauche de cette même entrée, l’un des maîtres de maison ingurgite son café sur l’espèce de terrasse qui jouxte la façade. C’est un colosse qui réunit en un seul corps le Tavit de Sassoun’ et son cheval Poulain-Djalali tels que le sculpteur Kotchar les a figurés. (La veille, sa carcasse juchée sur une chaise douteuse, les bras levés vers la lampe de notre chambre qui ne voulait pas s’éclairer, ses gros doigts tripotant des fils et des vis minuscules, il nous aura servi un numéro de danseuse, ventre à l’air et souffle court).

L’ambiance familiale de l’hôtel Mosh s’éprouve à chaque instant. Vous y êtes comme chez vous. On vous cèdera volontiers le siège du directeur pour que vous consultiez votre messagerie Internet. On vous offrira le café tandis que vous attendrez vos amis. Et au-dessus des chambres, une cuisine et une immense salle vous permettront de préparer votre propre tambouille et de la manger tranquillement. Une dame, spécialement affectée à ces lieux, vous proposera même de s’y employer pour vous tandis que vous partirez en ballade l’esprit léger. Et quel bonheur ce fut, après avoir reçu la saucée et galéré dans la gadoue au cours d’une promenade en forêt de Girants, de nous jeter sur le poulet-frites-salade commandé le matin même ! Le meilleur des rêves pour un corps affamé.

20 juillet 2010

Vers Aghardzine

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 16 h 48 mi
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On nous avait dit que c’était possible. Partir de Fiolettovo pour gagner le couvent d’Aghardzine. A pied par les collines en traversant les forêts. Depuis, cette randonnée n’avait cessé de hanter notre imaginaire amoureux de terres profondes. Une folie. Une percée dans l’inconnu total. Un devoir de pèlerin d’avant les routes, sur les sentiers de la nature et de la spiritualité. Dans le pur, l’intouché, le mystique.

Nous nous sommes fiés à Vilik, chauffeur de taxi à Dilidjan’, pour qu’il nous aide à mettre le pied sur la bonne voie. Sur les premières pentes, les Molokans de Fiolettovo, buveurs de lait, cultivent le chou. Vilik interroge d’abord un frêle vieillard à barbe blanche couvert d’un chapeau de paille. Mais oui, qu’il fait, on peut rejoindre Aghardzine. Mais mieux vaut demander à plus jeune que moi. Comme mon voisin qui est là. Le voisin est un solide gaillard d’une quarantaine d’années. Parlant le russe et rien que le russe, il explique, réexplique, puis dessine, avec une patience empreinte de charité, l’itinéraire à suivre sur une minuscule feuille de carnet que lui présente Vilik. Il faut grimper jusqu’à la crête, dit-il. Vous devriez alors tomber sur un abri de fer rouillé couleur jaunâtre. Prendre ensuite le sentier de droite qui conduit à un col d’où on aperçoit des sortes de hangar, continue-t-il en faisant deux rectangles.  C’est là qu’il vous faudra demander. Un conseil : si vous vous perdez, n’hésitez pas à emprunter n’importe quel chemin sur votre droite de façon à tomber sur cette route. Nous échangeons des numéros de téléphone portable. De la sorte, dans les moments d’égarement, il nous suffira de téléphoner à Vilik qui téléphonera au Molokan’ et reviendra à nous.

Et maintenant, à nous le flanc de la colline. Abrupt, cruel, glissant, humide mais parsemé de  marguerites sauvages et de coquelicots.

Plus nous montons, plus le paysage sur la vallée et le village des Molokans s’ouvre à nous généreusement. Partout une abondance de fleurs poussant sans entrave. Il est trois heures de l’après-midi et le ciel s’assombrit déjà, grisant les verts et embrumant le bas des collines. Bientôt, nous voici juste au-dessous de la ligne où affleure le ventre des nuages. Puis tout se désagrège. Nous côtoyons des blancs vaporeux et mouvants. Mais les pieds immergés dans des flots de végétation ininterrompue, aux fleurs moins hautes en raison d’une lumière moins dense.  Nous rencontrons notre première pluie, fine et harcelante. Il faut sortir les capes. L’abri jaunâtre et le chemin se montrent à nous. Puis le col. Et nous tombons alors dans l’enfer. Celui où les chemins se laissent dévorer par l’intraitable marée verte. Un enfer de fleurs à hauteur d’homme. Personne ne sera passé par là, tant les herbes auront eu le temps et la joie de pousser librement vers le haut.


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