Marcher en Arménie

5 novembre 2009

Graffiti d’amour à Tatev

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 3 h 34 mi
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Pour Georges F.


Manie des hommes qui consiste à inscrire un vœu d’éternité sur des choses qu’ils savent destinées à leur survivre. Ils blessent un arbre d’une figure de cœur ou ils grattent une pierre pour y tracer leur nom. Ici, à Tatev, au fond d’un réduit perdu qu’on ne rencontre que par hasard, des amants ont écrit sur le plâtre des sentiments éprouvés comme absolus. Pourquoi sur du plâtre menacé d’effritement plutôt que sur la pierre ? Allez savoir. Profitant d’une époque où le monastère était encore sans surveillance, à la merci des vandales, ils ont soigneusement marqué en lettres noires, arméniennes, latines ou cyrilliques, des prénoms, des signes, des initiales, et même des équations d’amour.

OFELIA            L+A= ♥            ΓАЯНЕ 2004 ++            К+Н= LOVE…

Au pied de ces pétroglyphes amoureux, on a entassé des fagots de bois sec et même de vieux cartons. Ne manque que le feu pour embraser le tout et couvrir de suie noire ces utopies sentimentales, comme si tout était dans le fond destiné à la nuit.

Septembre 2009

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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1 novembre 2009

La colonne branlante, avatar chrétien d’une phallusolâtrie arménienne

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par Denis Donikian

Cette colonne branlante, qui se dresse dans la cour sud du couvent de Tatev, lui est aussi consubstantielle que le Buisson ardent au monastère de Sainte-Catherine dans le Sinaï, la Petite Sirène au port de Copenhague ou le Davit de Sassoun à la gare ferroviaire d’Erevan. Et pourtant la comparaison de notre stèle avec cette variété de pyracantha, (qui se substitua par le subterfuge de la légende, à la biblique aubépine), mais aussi avec les deux statues de bronze, souffre d’une rivalité déloyale. Ici, pas de récit biblique, pas de littérature, pas d’artiste. Le gotogh syoun, œuvre d’un génie anonyme, s’affiche comme une simple prouesse architecturale sans qu’aucune histoire, inventée ou réelle, ne lui soit attachée. On ne vient pas du monde entier pour photographier son fût sous tous les angles, ni pour l’admirer seul, à l’instar de la Petite Sirène ou de Davit de Sassoun, mais d’une manière occasionnelle, comme une curiosité, ou l’élément d’un tout, en l’occurrence le complexe monastique de Tatev. Pourtant, on aurait tort de noyer cette partie dans l’ensemble qui la renferme, comme si un bocal était aussi digne d’intérêt que le poisson rouge qui nage dans son eau. Quand les murs s’écroulèrent lors du séisme de 1931, notre stèle était ainsi construite qu’elle oscilla au rythme des secousses avant de retrouver sa place. Elle resta debout de la même manière que le gotogh syoun, plus modeste, de Vorotnavank. À l’image du roseau qui plie mais ne rompt pas. Le défi auquel furent confrontés les concepteurs de ce quasi-obélisque, c’était de donner une souplesse végétale à un empilement de pierres dépassant cinq mètres.  En créant une articulation par le vide entre la base de la colonne et son logement creusé dans son propre piédestal. L’un des prêtres affectés au monastère, aussi droit qu’un poteau en soutane, nous assurera que son utilité était de prévenir les hommes au moment où la terre était secouée de soubresauts. Ajoutant qu’elle était aussi destinée à terrifier les guerriers seldjoukides qui tenaient pour « diabolique » cet empilement de pierres octogonales surmonté d’un khatchkar que le Catholicos Hovhannès Deraskhanarketsi consacra avec le roi Sembat Bagratouni en l’an 906 de notre ère. En effet, les historiens attestent qu’au début du XIème siècle, les envahisseurs remplirent de bois l’église Saint Grégoire et y mirent le feu avant de la détruire. Leur intention était bien d’abattre aussi « l’admirable colonne », mais «devant pareil miracle, ils n’osèrent pas s’en approcher et se contentèrent d’incendier l’ensemble des bâtiments ».

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Tout cela est bel et bien, me dis-je, mais loin de satisfaire ma perversité poétique. Les nouvelles religions, aussitôt qu’elles s’instaurent pour supplanter les anciennes, n’ont-elles pas l’art, sinon de castrer les traditions païennes, du moins de les transformer dans un premier temps en vue de les subvertir ? Ce prêtre ne me racontait pas tout. Il taisait ce que son angélisme l’obligeait à ignorer. Quel genre de persuasion devra exercer une religion révélée sur un peuple qui, avant elle,  aura voué de génération en génération un culte fort aux turgescences formées par la mystérieuse machine de la nature ? Sur un pays où on dressait des phallus de pierre comme à Etchmiadzine, Erevan, Dvine et dans cette région du Zankézour ? Où le pèlerinage annuel au Mont Khoustoup, à l’occasion du Vartavar,  réunissait hier encore des gens de toute la région venus pour y égorger des moutons en masse ? Où les femmes stériles se frottaient le ventre sur une roche surnommée portakar ? Dont les sœurs, en des temps plus anciens, sans être vraiment infécondes, se caressaient déjà le vagin avec des phallus statufiés dans l’espoir d’en absorber la virilité symbolique.

J’en étais là de ces interrogations  quand, lisant le passage que l’ethnologue Stepan Lissitsian consacre au culte du phallus dans le Zankézour, je tombe le nez dans la réponse que mes inquiétudes avaient subodorée. Il y est dit explicitement que l’invention des colonnes branlantes de Tatev et de Vorotnavank ne serait pas sans rapport avec les phallus de pierre, en ce qu’elles rempliraient une fonction proprement magique. Le khtachkar ajouré qui coiffe celle de Tatev serait loin de produire un effet d’harmonie avec l’ensemble. À moins, précise Lissitsian, que « la croix ne représente elle-même un symbole phallique ». Ajoutant qu’il s’agit peut-être de sa part d’une simple supposition suggérée par son branle qu’on peut déclencher de la main (aujourd’hui impossible en raison de son immobilisation). Il reste que les femmes infécondes avaient l’habitude d’allumer un cierge (un cierge surmonté d’une flamme !) qu’elles fixaient sur le rebord du muret qui entoure la colonne, avant de prier pour avoir un enfant. Or, on appelait cette colonne le gavazane, à savoir le bâton. Non pas celui qu’on prend à la main, mais le pénis, comme on avait l’habitude de l’appeler dans la région du Ghazakh.

Pareille lecture de la colonne de Tatev pourrait sembler plus poétique que scientifique, n’était ce croisement des formes et des mentalités qu’elle autorise. Elle  montre en tout cas, que dans l’inconscient du peuple siège une quête secrète d’énergie rassurante ou perpétuante. Énergie tellurique, cosmique ou religieuse dont la soif dénote une inquiétude, celle qu’engendre la nécessité de maintenir vivante  la flamme de la vie. Sans oublier que les Arméniens d’aujourd’hui, en dépit de leur christianisation précoce, sont loin d’avoir délaissé cette forme de panthéisme magique qui leur donne le sentiment d’être reliés à la terre. On ne peut les comprendre sans tenir compte du caractère hybride de leur culture, tant cet attachement au sol innerve en permanence leur spiritualité, le plus naturellement du monde et sans qu’ils puissent être gênés par les contradictions qu’entraîne l’ambiguïté morale d’une telle attitude.

Novembre 2009

Voir également le texte Portakar, Les morts font vivre

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Photographies de Denis Donikian : copyright

6 octobre 2009

Absurdités

Filed under: Non classé — denisdonikian @ 6 h 40 mi
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Tatev est un bon exemple pour décrire les absurdités administratives. C’est que les choix sont faits en fonction d’intérêts dont on ne comprend pas le sens. (Ou ne sont pas faits bien que le temps presse, comme à Vorotan dont les eaux chaudes se déversent en pure perte). Ainsi, la construction d’un téléphérique à Tatev pour acheminer les touristes au monastère relève, au mieux d’un choix économique, au pire d’une volonté maffieuse. Devant des projets aussi gigantesques, il faut toujours se demander qui a intérêt à les autoriser. Pas les villageois de Tatev qu’on n’aura pas consultés. Même si leur inertie étonne, eux si prompts à se révolter. Il est évident qu’il serait plus urgent d’autoriser le raccordement du village au gaz que d’investir des sommes folles au seul profit des touristes. Plus évident surtout de refaire la route qui conduit à Tatev, car les villageois en profiteraient autant que les étrangers qui mériteraient ainsi leur visite pour avoir connu les mille et un lacets de la côte. Or l’absence de gaz au village conduit au déboisement d’une région somptueuse, périodiquement décrié par l’administration.  Qu’on dise aux villageois comment se chauffer autrement qu’avec du bois. On ne craint pas alors de penser que le téléphérique va beaucoup rapporter à toute une chaîne d’individus qui ne font dans l’humanisme écologique. L’époque où Hovhannès Toumanian montrait à travers l’histoire poignante de Kikor l’exploitation de la campagne par la ville est toujours actuelle. Un villageois trouve pour son enfant un emploi chez un riche bourgeois de la capitale. Corvéable à merci, tenaillé par le bonheur perdu de son enfance et soumis aux pires vexations, Kikor prend froid et meurt, au grand dam de son père. Nul doute que ces cas de figure existent encore en Arménie. Mais rien qu’à voir vivre le centre arrogant d’Erevan et à penser à l’état lamentable des villageois, on peut comprendre que ceux-ci soient la proie de forces qui les dépassent et les écrasent.

29 septembre 2009

Tatev à l’ombre de Tatev

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 14 h 49 mi
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Il y a Tatev et Tatev. Tatev le monastère et Tatev le village. Ne les sépare qu’une méchante côte d’une cinquantaine de mètres, rongée par le ruissellement des eaux. Un abîme. Depuis que sa renommée s’est répandue jusque chez les Japonais et peut-être même les Papous, le monastère fait de l’ombre au village. Et en effet, le village de Tatev n’est que l’ombre de l’éclatant complexe monastique. Il n’intéresse personne, à telle enseigne que les habitants de Tatev donnent l’impression d’être les plus délaissés des hommes. Les pierres mortes des monuments extasient le touriste, mais anesthésient son sens du vivant. Sur le terrain adjacent au monastère se dressent quelques tentes d’un organisme de voyage réputé pour avoir promu les rencontres entre les hommes. Le guide local servira aux clients le nécessaire culturel sur l’histoire de ce haut lieu de la foi et de l’esprit. Mais la visite à peine terminée, puis les tentes rangées dans le minibus, les photographeurs seront embarqués pour un autre tronçon du périple. Si elle avait su franchir la frontière, leur curiosité les aurait menés à travers les rues déglinguées du village vers ses jardins exubérants, ses hommes en attente d’autres hommes, ses âmes inscrites au cœur d’un site naturel sans pareil, mais harcelés par la déliquescence économique et l’impéritie générale.

Post-scriptum : On me dit que le monastère étant propriétaire de nombreux terrains dans ses environs, l’Église voudrait en profiter pour construire des hôtels à touristes. On espère bien que les villageois en bénéficieront de près ou de loin. Mais rien n’est sûr. On voit mal ces gens habitués à la terre se plier aux exigences modernes de la consommation. On dit aussi que les Suisses devraient construire un téléphérique donnant directement accès au monastère pour éviter aux visiteurs les lacets de la route. (Mais également que les maffieux du coin ont déjà ouvert des comptes…  en Suisse). Une route tourmentée et cahoteuse que les autorités promettent d’année en année de réparer. Autant de projets qui risquent d’assassiner l’âme du village et de brouiller son environnement naturel si l’avidité et le superflu prennent le pas sur le nécessaire.

Septembre 2009

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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Le site MARCHER en ARMENIE a pour but de faire partager des expériences de randonnées dans les provinces arméniennes, de donner des informations pratiques, de créer des liens vivants entre la diaspora et les villageois, mais aussi de promouvoir un tourisme d’entraide et de découverte. Ce site appartient à tous ceux qui souhaitent joindre l’utile à l’agréable, la rencontre et la promenade, la culture et la nature. Nous invitions ceux qui ont écrit sur leur voyage à pied en Arménie à nous soumettre leur texte et leurs photos.

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