Marcher en Arménie

27 décembre 2009

Satani kamourdj

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 9 h 08 mi
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Au fils du temps, les concrétions calcaires sur le Vorotan s’étant jointes comme deux lèvres, les gens ont cru à une œuvre du diable. Maintenant, la route entre Goris et Tatev passe dessus cette voûte à l’épreuve des tanks tandis que la rivière continue son cours. Certains y plongent pour voir le « pont » par-dessous comme un œil indiscret sous les jupes d’une jeune fille. Et là, ce n’est que dentelles, lèvres et irisations propres à émouvoir un voyeur qu’il soit novice ou instruit. Pour les autres qui s’en tiennent aux monumentales formulations de la pierre en surface, l’endroit offre de menus abîmes au fond desquels une eau saturée de minéraux gargouille dans des marmites et déborde pour se hâter vers la force qui l’entraîne. Nul n’éprouvera mieux la sensation de l’eau originelle que celui qui aura l’audace de sa curiosité pour se laisser prendre aux jeux des plus fluides vertiges dans les profondeurs du temps. Ainsi, accompagnée de Noro, sain connaisseur des moindres localités depuis l’enfance, l’étrangère nageuse savourera, par ce baptême de la nature, la vive sensualité de son corps soumis à l’amant le plus pur et le plus fugitif. Assez pour ne plus jamais oublier l’offre qui lui a été faite, l’espace d’un éclat, d’un monde avant les hommes.

Un ponte ayant flairé la bonne affaire voulut avoir la haute main sur le pont. Le privatiser, c’était civiliser par l’argent l’ardeur de la rivière sauvageonne. Mais les villageois de Tatev ne l’entendirent pas de cette oreille. Ils détruisirent les premiers bétonnages et obtinrent gain de cause, signifiant par ce geste que la nature n’appartenait pas aux hommes mais qu’à elle-même. C’est dire qu’ils savent se réveiller lions quand on cherche à les piéger contre ce qu’ils ont de meilleur, le sens de la chose libre.

Septembre 2009

Crédit photo : Denis Donikian

Voir aussi les superbes photos de Satani Kamourdj prises Viken Amtablian

6 novembre 2009

Erotique de la terre

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En Arménie, je marche avec une femme. Elle danse dans les formes du paysage. Quand je la perds de vue, je la cherche. Et quand je cherche bien, je la retrouve toujours. Ces alternances d’apparition et de disparition me tiennent en haleine. Elles mettent en scène les mouvements géomorphiques qui entourent mes pas, comme la parole physique de la terre. Comme une réponse visible aux sourds désirs de mon esprit. Est-ce à la mort montante et au sentiment d’une énergie qui se perd que je dois de  prendre les masses ou les creux surgis sous mon regard pour des morceaux de choix taillés dans la beauté d’un monde naïvement fantasmé ? Probablement. Toujours est-il que, faute de pouvoir m’attarder dans une contemplation qui perturberait l’allure de ma marche, il faut me contenter de prendre en photo des vues qui m’invitent vaguement à m’émerveiller. Rentré chez moi, je pourrai retrouver ces photographies suggestives constituant par leur ensemble un blason à la gloire d’un pays sublimé en corps féminin.

Ainsi, depuis la route qui monte en lacets vers Sissian, mon œil tombera sous le charme d’un mamelon aussi imposant qu’un monument de la nature.  Sa forme régulière rappelle un sein venant d’atteindre le terme de sa croissance, dru, satiné et pulpeux, surmonté d’un tétin adapté à la bouche d’un Gargantua. Rien à voir avec le nichon avachi dans sa graisse comme une panse pleine d’eau. La peau souple des prés retient des terres onctueuses montées en colline, tandis qu’au sommet perce un piton rocheux tendu vers des effleurements de vapeurs blanches.

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Puissant et vertigineux le spectacle qui s’offre à vous des hauteurs de la route vers Goris, après Satani kamourdj. La rivière Vorotan est à la jonction de deux pans de collines. Elle coule secrètement dans une échancrure de la roche, tantôt laissant apparaître des lèvres à peine entrouvertes, tantôt se noyant dans une dense végétation.  Si je prends une photo, c’est pour répondre à l’intuition que le panorama semble offrir à ma fantaisie la figure d’un triangle dont la pointe du bas serait mystérieusement déchirée. Notre guide local, fin connaisseur des lieux, nous a suggéré cette halte sans soupçonner quelle figure appliqueraient au paysage les extravagances d’une imagination occidentale. Entre l’aveugle qui ne voit que ce qu’il voit et le voyant qui transgresse la réalité physique du paysage, il y a une différence liée à l’usage que chacun fait du monde. Mon hôte pense au business que la beauté du site pourra lui rapporter quand je m’attache à garder secrète l’image d’un delta pubien où viendraient converger les caresses du ciel. Je serai seul à décrypter en moi-même ce point de vue comme l’émotion qui salue une compagne, ivre de la terre présente.

Novembre 2009

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Photographies de Denis Donikian (copyright)

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