Marcher en Arménie

7 août 2010

Trilogie de la marche, de l’arrêt et du paysage.

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 14 h 03 mi
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Vue des hauts de Ltsen

Vous gravissez un chemin douloureux quand brusquement, le souffle court, la fatigue vous cloue sur place. Combien de fois devrez-vous vous arrêter avant d’atteindre les bonnes hauteurs d’où l’œil pourra embrasser enfin ces vastitudes qui dansaient sur votre tête tandis que vous déambuliez encore au fond de la vallée.  Comme vous mettiez péniblement un pied devant l’autre, le nez au sol, au fur et à mesure le panorama s’amplifiait à votre insu dans votre dos. Et maintenant que vous vous affalez dans l’herbe, littéralement terrassé par le pesant du corps et du sac, vous en profitez pour estimer le fruit de vos efforts. C’est alors que tout vient s’éclairer et que s’ouvrent devant vous des profondeurs inouïes de silence et de paix. Le paysage peut enfin donner toute sa mesure. Plénitude intime à l’infini tant les choses semblent occuper leur place dans l’immense concert de sérénité que le ciel compose avec les montagnes, et les montagnes avec les taches de végétation, et la végétation avec les plans d’eau, sans oublier la multitude de plis formés par les ombres que la lumière inscrit sur la terre.

Mais la beauté est une angoisse. Tandis qu’elle flamboie de toutes parts, elle fait masse contre vos yeux, intensifiant autour de vous cette sorte de désert d’avant les hommes ouvrant sa gueule comme un abîme. Et comme rien n’est devant vous à échelle humaine, que la puissance du panorama échappe à votre propre force, vous sentez que votre raison est écrasée et que votre vie passe dans un rythme tragiquement ridicule au regard de ces collines et de ces cimes qui semblent attendre de vous happer. Et plus vos facultés restent éblouies par l’empire de l’espace, plus vous le remplissez de mystère, votre corps devenant un objet entre ses mains, un objet que le temps comprime en permanence.

Ainsi, ballotté entre peur et fascination, votre esprit se raisonne pour occulter la peur et se laisser porter par la fascination. Alors que le ravissement enfle en vous et déborde votre cœur, vous sentez l’impossibilité de porter seul votre joie, frustré d’avoir à ne la savourer qu’en vous-même. Pour partager l’intensité du paysage, il vous faut l’être d’un autre. D’un autre qui s’abreuve comme vous à ce qu’il voit, témoignant ainsi que l’épreuve du spectacle n’existe que par l’homme, que l’absolu de sa somptuosité n’est retenu que par l’esprit qui la crée et l’anime.

Sans hommes pour le boire et le partager, le tableau reste enfermé dans le mutisme de sa géologie. Et plutôt qu’à marcher seul, mieux vaut cheminer au diapason d’une âme choisie pour sa résonnance avec le pays, cet autre qui accueillera comme soi-même l’écho de votre contemplation de la même façon que vous accueillerez le sien. C’est ainsi qu’une rêverie du monde circulera entre ce monde même et vos deux personnes pleinement.

Vue de la route de Makaravank

photos Denis Donikian ©

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6 août 2010

De quoi parlent ces pierres ?

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 5 h 53 mi
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Vous traversez des forêts. Vous affrontez des boues. Vous endurez des pluies. Vous marchez à la volonté tandis que votre corps râle. Trop court, votre souffle asphyxie vos muscles. Et en bout de course, si la chance et le temps vous sourient, vous finissez par vous heurter à la carcasse d’une église morte, vieux navire échoué qui a sombré dans une lente et inexorable marée de végétation, mais aussi dans l’esprit végétatif d’une population submergée de soucis. Et vous vous demandez pourquoi vous avez consenti à ces enfers. Vous vous le demandez encore sur le chemin du retour tandis que vous retraversez ces mêmes forêts, pataugez dans ces mêmes boues, rencontrez ces mêmes pluies… Et que votre corps  s’asphyxie. Cette surabondance de petites adversités ne vous aidera pas à trouver une signification à votre marche. Mais plus tard, dans la paix de votre chambre, elle pointera son nez. Et vous saurez alors que ces ruines d’églises parlent de vos propres manques. Edifiées si haut dans les montagnes, ou si retirées dans les forêts, dans les endroits les plus inaccessibles à l’impureté de l’activité humaine, elles semblent faites pour aimanter l’Esprit. Images visibles d’une intime construction. Nul doute que ceux qui avaient décidé de les édifier là n’eussent refusé l’enfer de l’indétermination, de la perdition, de l’enlisement pour permettre en eux la laborieuse montée d’une floraison spirituelle. Rien n’est simple que de tailler une pierre pour l’ajuster à une autre aussi lourde. Mais l’âme s’élève et s’allège à ce prix. Et l’homme regarde à la fin la beauté de l’édifice qui l’a fait. Et le remplissant de son chant, spiritualise la pierre. Et son chant monte de la terre comme une goutte infinie de la grande paix céleste.

Mais maintenant, qu’en est-il des hommes venus après ces hommes-là, dans un pays sans foi ni loi ? Ces ruines d’église se visitent plus qu’elles n’invitent la vie à la joie intérieure. Et pour ces visiteurs d’un jour, l’Etat goudronne les accès et restaure les délabrements. Puis, tant bien que mal, l’Eglise affecte à ce bâtiment religieux un prêtre chargé d’y dire la messe. Mais un prêtre aux mains propres, étranger à  ces lenteurs où la foi montait pierre après pierre la demeure intérieure tendue vers le ciel. Après le grand chambardement de l’athéisme soviétique, voici l’argent, et avec lui la fièvre des intérêts particuliers et les poussées d’un individualisme fuyant tout acte solidaire.

Ainsi, tous ceux qui marchent vers les vieilles églises sentent imperceptiblement qu’un certain sens de la vie a été perdu. Et ils regardent ces défuntes beautés comme les signes d’une absurdité qui a perturbé leur naissance, au mieux comme des soifs qui manquent à leur existence même.

Photo © Denis Donikian ( Eglise de Makaravank)

Un pays qui a saveur humaine

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 5 h 39 mi
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Pourquoi mon attachement à l’Arménie ? Pourquoi cette fréquentation frénétique depuis plus de quarante ans ? Cette envie de la fuir quand trop longtemps je m’y vautre ? Cette hâte à vouloir la retrouver si je reste éloigné d’elle de longs mois ? Affirmer qu’elle me parle plus qu’aucun autre pays reviendrait à dire que je m’y sens moins étranger qu’ailleurs. Pourtant, je n’ai rien de commun avec les gens qui  y vivent sinon un bout d’histoire et un fonds de tragédie. Pas même une culture, la mienne étant aussi impure qu’une eau de montagne qui aurait traîné dans divers territoires, emportant avec elle des éléments qu’elle leur aurait arrachés au passage. Alors quoi ?

Cette Arménie qui me tient à elle par la force d’une aussi extravagante raison, je l’ai approchée depuis quarante ans et maintenant que viennent les jours de la fin, je la devine comme ayant été la source inépuisable d’une humanité constamment narrative. L’Arménie m’aura parlé sans cesse. C’est qu’à mes yeux elle m’aura toujours paru déborder de quelque chose qu’elle nourrit en abondance avec plus d’intensité que d’autres pays qui sont résolument plus policés et plus stables. Certes, l’humain se manifeste partout où sont les hommes. Mais en Arménie cet humain-là, chaque homme l’exsude en permanence. Par son regard, par les traits de son visage, par sa parole et par son comportement. Durant mes quarante années de présence discontinue au pays, j’ai toujours été harcelé par la rengaine d’un désastre profond, d’une aliénation permanente, d’une soif de vie lisse et sapide. Dans les pays européens, cette infécondité démocratique semble avoir été surmontée, au point que les aspérités économiques de l’existence peuvent paraître circonscrites tant qu’elles sont combattues. Mais en Arménie, depuis quarante ans, la démocratie tombe de Charybde en Sylla, d’une république faussement populaire à une république sauvagement mutilante, d’un président prédateur à un autre président prédateur. Dès lors, chaque homme qui vous offre sa parole vous dit comment on l’ampute quotidiennement de ses rêves. Sinon de ses rêves, de son désir d’une réalité sociale apte à le réconcilier avec la vie même.

Pour preuve, les routes de ses campagnes qui sont des actes délibérés de torture  visant à maintenir l’Arménien dans le puits sans fond de sa rancœur. Plus les intempéries les creusent, plus le temps les ravage, et plus l’homme peste contre son destin. Les routes sont aux yeux des Arméniens qui les fréquentent à l’image de leur délabrement intime. Elles ajoutent du vieillissement au vieillissement. Elles tuent l’enthousiasme. Elles changent les impatiences en résignation. Mais aussi, comme chacun peut y lire la forme politique de son malheur, elles provoquent de sourdes protestations.

Ainsi m’a parlé le grumier dans la forêt de Kirants, qui joue chaque jour « le salaire de la peur » avec son camion d’un autre âge chargé de bois, se dandinant de droite et de gauche, en effleurant le risque de basculer dans la rivière. Ou l’apiculteur de cette même forêt de Kirants bavant sur les suceurs du sang arménien. Ou mon ami Noro criant son humiliation et sa honte sur la route torturante de Tatev.  Ou le bouquiniste de la rue Abovian qui ne manque pas de tenir les gouvernants pour responsables de l’état suicidaire du pays. Ou encore ce chauffeur de taxi qui lui fait écho dans les mêmes termes. Et tant d’autres encore qui vous donnent l’impression de bouillir dans un chaudron de sorcières.

C’est que les Arméniens sont de grands râleurs dans la soumission. S’ils se rassemblent, s’ils communient dans la protestation, les forces de l’inertie finissent souvent par avoir raison d’eux.  S’ils s’agrippent à vous, c’est pour déverser toute leur haine dans votre âme. Et c’est cela qui donne au pays un goût de très forte humanité, d’une humanité souffrante, d’une humanité en mal d’elle-même.

© Photo Denis Donikian

25 juillet 2010

Des pluies et des silences

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 7 h 13 mi
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Pour le citadin coutumier des cafés et des asphaltes, marcher suppose de consentir aux brusques variations du ciel. C’est dire que le temps est une composante de la marche. Qu’il fasse beau ou qu’il fasse mauvais, le marcheur a pour devoir de contenir son humeur contre l’assaut des intempéries. D’ailleurs, aurait-il d’autres choix ? Aucun. Que la pluie le surprenne en pleine forêt et l’oblige au plus vite à sortir sa cape, que les gouttes s’abattent sur lui avec la même force que sur la moindre feuille, que l’eau s’empare de ses chaussettes, que ses chaussures glissent sur les boues ou s’enfoncent dans les terres spongieuses, et le voici ramené à sa vulnérabilité d’homme primitif. C’est qu’il éprouve alors sa vie comme une fragile résistance au temps. Surtout dans ces moments où la forêt efface devant lui tout repère humain. Où les chemins sont sous la domination d’une végétation toute-puissante. Où aucun semblable ne vient à sa rencontre pour le rassurer et heureusement humaniser une nature donnant libre cours à l’expression de son élan vital.  Sans parler des silences que les bruits de la pluie rendent plus durs, plus terriblement sauvages, comme s’ils précédaient une menace. Ces silences sourds qu’aucun frottement, aucune cadence ne vient troubler. Silences de respiration végétale, si imperceptibles que les multitudes de vies qui fleurissent autour de vous semblent abîmées dans un sommeil de vastes profondeurs, et si chastes qu’ils vous fontt parfois désirer le bruit rauque de l’humaine agitation. De fait, si la pluie donne vie à l’activité organique de la nature, celle-ci fait son œuvre dans une discrétion la plus absolue, comme si son mutisme faisait partie intégrante de ses manifestations physiques, toutes ces plantes et leurs fleurs qui s’ingénient à déployer leurs différences, c’est-à-dire leurs personnalités morphologiques et olfactives.

Dormir dans la forêt

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 7 h 11 mi
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Nous avons marché sans savoir, marché longtemps, et nous voici à présent dans la certitude que la nuit va tomber, même si, en ce jour de juin, l’heure tardive reste encore assez claire. Mais il nous faut devancer l’obscurité. Et la pluie qui pourrait à chaque instant se jouer de nous. C’est dans un coude du chemin que nous dresserons la tente, là où les herbes hautes feront un tapis de fortune. L’aire est relativement dégagée sur plusieurs mètres, tant à gauche qu’à droite. Le ciel ouvert largement. Des nuages s’y chevauchent, des sombres, des gris ou des blancs vaporeux. Et au-delà, s’ouvre parfois la douceur océane de l’espace.

À peine mise en place, tirée aux quatre coins, la tente produit aussitôt son effet d’île ancrée dans l’inconnu vivant de l’univers. Vulnérable aux bruits de la nuit. Impuissante aux moindres incidents. Mais elle tient dans ses bras notre solitaire incertitude.

Nous mettons sous sa protection tout ce qui risque d’être mouillé ou d’attirer les prédateurs. Aussitôt, les sacs à dos sont vidés, et l’intérieur se transforme en capharnaüm. Les chaussures resteront dehors sous le double toit. Les chaussettes trempées, elles aussi. Nous faisons chauffer des nouilles et nous mangeons tomates, concombres et pâté végétal. Les fermetures éclair des sacs de couchages vont et viennent sur leurs rails. Nos pieds sont mis au sec dans des chaussettes. Je tremble de froid. Je maudis l’idée d’avoir cru aux paroles du conseilleur qui m’avait indiqué ce chemin. Paroles faciles, marche naufragée.

Maintenant la pluie tombe. Le ciel sur nous déverse un surcroît de malédiction. Incontinent comme je le suis, je me lèverai à plusieurs reprises, chaque fois enlevant mes chaussettes, tirant la double fermeture éclair de l’entrée, affrontant le mal de mes articulations. Alors, debout dans la nuit, pieds nus dans les herbes humides, mais l’œil et l’oreille en alerte, je lâcherai mes eaux avant de recommencer une à deux heures plus tard.

J’ai des plongées dans un sommeil intermittent, hanté d’ours ou d’animaux à griffes et à crocs, espérant que la lumière du jour viendra au plus tôt nous remplir de sa bénédiction, après les troubles épreuves de la nuit.

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