Marcher en Arménie

9 août 2010

Taxis d’Idjévan’ ou d’ailleurs

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 1 h 58 mi
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De part et d’autre de la rue principale d’Idjévan’, ils sont aux aguets, les hommes taxis. S’il vaut par son type de travail comme espèce singulière, l’homme taxi arménien n’en demeure pas moins un condensé de tous les hommes arméniens fixés en Arménie.  Qu’il vous parle, qu’il vous courtise ou qu’il vous trompe, c’est en écho à tous ses compatriotes qui vivent hors de sa machine. Or, pour un Arménien d’Arménie, un Arménien de l’espèce diasporique n’est pas un Arménien ordinaire. Certes, tous deux ont en partage des pans de la même histoire et de la même culture, mais ils cessent d’être frères dès lors qu’ils ne vivent pas dans la même économie. L’Arménien de la diaspora serait assez riche pour avoir du plaisir à voyager dans une Arménie pauvre. Et comme n’importe quel touriste circulant en Arménie, cet Arménien nomade est au regard de l’Arménien sédentaire aussi exotique que n’importe quel allogène jouissant du privilège de voyager. Peu lui chaut à l’indigène que vous soyez étudiant ou retraité, travailleur précaire ou locataire d’un cagibi, à l’étroit dans un maigre salaire, divorcé transi, veuf paumé ou célibataire qui quête l’amour. Être d’ailleurs ça vous marque. Car ailleurs qu’en Arménie, on n’est pas forcé de vivre au jour le jour. Ainsi,  l’injustice dans laquelle l’autochtone n’a aucune part lui paraît d’autant plus immorale qu’elle le maintient économiquement au-dessous de vous. Dès lors quel mal y aurait-il à ce qu’il donne un coup de pouce pour réparer partiellement cet accroc en vous escroquant au passage ? Après tout, n’êtes-vous pas tous deux arméniens ? Et ne venez-vous pas vous-même d’un pays où le capitalisme ajoute à l’art de vivre bien l’art de voyager loin ? D’ailleurs, quel capitalisme serait assez pur pour s’exprimer sans voler autrui ? Donc pourquoi notre Arménien d’Arménie se priverait-il de pousser le prix de la course un peu plus haut que son coût réel ?

Montez dans la voiture d’un homme taxi arménien, claquez la portière, laissez-vous porter par la vitesse et vous aurez l’impression d’être entré dans la cage d’un fauve. Non que le chauffeur veuille vous dévorer à pleines dents, mais dans le secret de sa bouillonnante cervelle, il songe déjà à vous grignoter ce surplus qui ajoutera à son bénéfice légal un bénéfice de satisfaction personnelle. Tout le temps que vous serez avec lui enfermé dans la carcasse de son véhicule, il n’aura de cesse qu’il ne trouve le défaut de votre cuirasse pour choisir la formule la plus à même de vous soutirer plus que le prix de la course. Comme vous jouez au taiseux, il vous imite. Mais son mutisme est actif. L’homme cherchera n’importe quel prétexte pour débusquer votre parole. Car parler, c’est vous trahir. Sitôt que vous aurez introduit dans sa cage votre accent étranger, il avancera ses pions et calculera le moment où il vous décochera son prix.

Ainsi, l’homme taxi arménien peut vous lancer plusieurs types de question propice à vous faire sortir du bois. Dois-je tourner à droite ou à gauche ? Quel est le numéro de la rue ? Vous venez de quel pays ? De fait, il vous aura flairé dès l’instant où vous avez prononcé le mot de votre destination. Vous aurez beau vous fendre de votre meilleur accent local, il aura senti votre effort et détecté cette petite glissade sur telle ou telle consonne qui dessine les contours de votre origine et laisse transparaître votre faiblesse.  Et dès lors, vous êtes fait. L’homme se contente de conduire, et sait déjà comment il va vous piéger et combien il va vous prendre.

Mais l’homme taxi arménien peut déployer toutes sortes de ruses. En ce sens, celui d’Erevan’ est nettement plus inventif que son collègue de province. Par exemple, en homme averti, vous avez négocié au départ le prix de votre course de manière à court-circuiter toute estocade finale. 1500 drams. Va pour 1500 drams. Après quoi, vous êtes entré dans la voiture l’esprit assez libre pour contempler la ville ou même converser avec le chauffeur. Et c’est comment chez vous ? qu’il vous fait, sachant que ça ne peut pas être pire qu’ici. C’est alors qu’il convient de prendre un ton résolument critique. Chez nous ? Mais ne croyez pas que la vie y est facile. Tout est très cher et nous avons beaucoup de pauvres. L’homme taxi écoute Radio Liberté. Ce n’est pas à lui que vous ferez gober qu’il n’existe au monde de pays meilleur que le sien. Mais toi ? insiste-t-il, tu touches combien ? Oh, le teigneux ! Il me tutoie comme son frère et ignore qu’il y a indécence à  pousser si loin la curiosité. Pour le punir de son indiscrétion,  vous le noyez dans le vaseux de mille et une arguties économiques. Ici, rétorque-t-il, c’est à peine si tu arrives à nourrir ta famille. Tiens, je fais le taxi. Mais l’essence est si chère que tes 1500 drams ne me feront rien gagner. C’est ça, le type me croit assez naïf pour me servir son boniment. C’est tellement gros que je me sens humilié. Il m’a cloué la langue. Nous arrivons à destination. Comme convenu, je lui sors les 1500 drams convenus, et sans bonus. L’homme me fait la gueule. Pas un mot, pas un merci. Et claque si fort son hayon qu’il semble confier à sa voiture le soin de m’injurier par dépit.

Une autre manière plus subtile, la flatterie. D’emblée, l’homme taxi vous aura reconnu comme étranger. À quoi ? Mais à votre politesse. Les gens d’ici, avoue-t-il, n’ouvrent la bouche que pour dire des grossièretés. J’ai tout de suite senti que vous veniez d’un pays civilisé. Ce n’est pas par l‘argent qu’il vous admettra comme supérieur, mais par la culture. La méthode prend si bien que vous oubliez totalement que vous êtes à la merci d’un félin rarement rencontré.  Sous de tels éloges, vos facultés de vigilance ont aussitôt fondu. Vous bombez le torse, vous soupirez d’aise et quand, en fin de course, l’homme vous donne une tape amicale sur l’épaule en vous disant que pour le prix de la course, ce sera comme voudrez, vous avez déjà lâché votre fromage. À savoir 1 000 drams plutôt que 700. Comme il vous sait citoyen d’un pays libre, il vous a laissé librement le soin de fixer vous-même le montant. En réalité, en vous élevant, l’autre vous a bel et bien réduit à sa cause. Et vous n’êtes qu’un fat.

Une autre fois, voulant me rendre à Garni pour marcher jusqu’à Geghart, j’ai pris un taxi. La veille, j’avais négocié avec le type. J’ai compris trop tard qu’il avait moins d’intelligence de sa propre machine. Il m’avait fallu répéter jusqu’à plus soif que je souhaitais m’arrêter à Garni pour me rendre à pied à Geghart. Oui, mais je connais. Garni, bien sûr, avait-il fait. Sur la route, sa femme nous attendait. Après tout, pourquoi ne pas profiter de la balade ? Or, plus nous roulions et parlions, plus je bouillais de perplexité. Comment, me disais-je, un demeuré comme lui, de surcroît aussi rasé qu’un vieux balai brosse, avait-t-il fait pour se trouver femme à son pied ? Et quelle femme ? Plutôt vive, plutôt propre, plutôt jeune. Encore une qui avait dû fermer les yeux pour se donner une maternité. C’était comme la rencontre d’un porc-épic au sortir de son trou avec la chatte d’une maison bourgeoise. Sans compter que l’homme qui semblait avoir bénéficié d’un cousinage ou d’un retour de service donnait l’impression d’avoir été mis au volant d’un taxi comme on aurait confié une pelle aux mains d’un rond-de-cuir sans travail. Il cherchait son chemin, demandait sa route et roulait comme un forcené. Si bien que bientôt il parut évident que nous avions largement dépassé Garni et que nous approchions de Geghart. Qu’avait-il donc demandé sur la route pour s’égarer de la sorte ? Certainement la voie qui mène  de Geghart à Garni. Je devins fou. Lui assenant comme des coups de marteau : c’est de Garni que je veux partir ! De Garni ! De Garni ! La bêtise était si grosse que j’avais commencé à avoir des doutes. Mais je m’en rendis compte trop tard. Et si le gars avait joué à mal comprendre ? Histoire d’allonger la course. Or, pour allonger la course, il l’avait bien allongée. Et si bien allongée qu’il eut le culot de demander une rallonge sur le prix convenu. J’étais d’autant plus furieux que j’avais pitié de sa femme, persuadé qu’elle n’était pas de mèche avec lui. Mais qui sait après tout ? Je donnai son content à son irritant mari et me jetai sur le chemin pour me laver au plus tôt par la marche de la crasse crétine que j’avais dû endurée.

À Idjevan’, au retour d’une course, mon chauffeur, la calculette mentale surchauffée par la présence d’un étranger dans sa machine, me fait le coup d’une surenchère exorbitante. Mal lui en a pris, car dans ma tête à moi, pour prévenir toute attaque, j’avais déjà préparé mes comptes selon la règle des cent drams au kilomètre. Quoi ? je lui fais, comme s’il m’avait défoncé l’estomac. À l’aller, je t’ai payé 2 000 drams pour vingt kilomètres parcourus, le tutoyant comme un frère qui aurait trahi notre fraternité. Au retour, tu es venu me chercher cinq kilomètres plus loin, ce qui fait 2 500 drams. Et tu m’en demandes 3 500. Je ne suis pas d’ici, mais pas un gogo pour autant. En voulant gagner plus, tu as réussi à perdre un client. Si au moins tu m’avais respecté, je n’aurais pas manqué de faire appel à toi pour d’autres courses. Au lieu de ça, tu me trompes… L’homme bafouille, proteste de sa bonne foi, mais cédant à la pression de mes arguments, ramène le prix à 3 000 drams. Pour une fois, j’avais tenu tête. Mon amour-propre était sauf. Les jours suivants, je passai sous son nez pour chercher un taxi. Mais l’homme n’eut plus jamais affaire à moi.

Loin de moi l’intention d’incriminer ces pauvres diables arméniens. Ils font en plus petit ce que les gros poissons de la politique font en plus grand. C’est tout un pays qui vit au diapason de la rapine. Mais l’impunité alliée à la débrouille soumet les rapports humains à une violence permanente. Dès lors qu’il sort dans la rue, le citoyen doit rester sur ses gardes.  Mais pour se défendre des agressions multiples qui le harcèlent, des plus sournoises aux plus physiques, des plus sourdes aux plus frontales,  qu’elles soient morales ou verbales,  économiques ou politiques, il devient lui-même, à son insu, acteur d’une foire d’empoigne généralisée. Et quand il s’en rend compte, saturé d’un monde qui le hait et dans lequel ne jouent ni le respect des règles, ni le respect de l’autre, il n’a d’issue que de passer outre, de se haïr ou d’accepter ces absurdités qui finiront, comme il le sent, par avoir raison de sa peau.

© photo Denis Donikian

25 juillet 2010

Un enfer de fleurs

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 7 h 08 mi
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Dès lors que nous aurons décidé de franchir les frontières du connu, nous défoncerons de la poitrine des murs et des murs de végétation. Brisant, pour avancer, ces architectures improvisées que construit chaque plante avec ses voisines, toutes animées par un même tropisme vers la lumière. C’est une quête où chacune se dresse et se faufile en jouant des coudes contre ses concurrentes. Ainsi se tressent d’inextricables forcements vers le ciel, toutes les tiges se tenant les unes aux autres selon une solidarité à la fois nécessaire et fragile. Et quand la jambe qui se tend en abat dix, des dizaines d’autres sont entraînées dans le même dérangement. L’homme, qui ne progresse qu’au rythme d’un pas multiplié et destructeur, ne laisse pour trace de son passage qu’une pitoyable détresse. Jusqu’au moment où son œil tombe en arrêt devant des émergences florales qu’une grâce subtile tient en suspens dans les airs, comme des notes de couleur produites au prix d’une surabondance de poussées. Pareilles à ces tiges velues de coquelicots aux têtes aveugles qui dansent autour de celle qui les a devancées en ouvrant son panache orange et rouge. Ou cet ophrys  d’un rose ardent. Ces clochettes suspendues par grappes d’un bleu plus vif qu’un ciel lumineux. Ces ombellifères jaunes déployés comme des parapluies. Ces boules cotonneuses.  Ces lys jaunes… Et quand la pluie accroche ses dernières gouttes sur les ombelles blanches, que le soleil jette sur elle sa profusion de lumière, votre œil se saisit du hasard divin où tout scintille dans le calme précaire d’un poudroiement d’étoiles.

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