Marcher en Arménie

12 novembre 2009

Énigmatiques pierres écrites

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On nous avait dit qu’il y avait des pierres à voir, sur des hauteurs reculées de Sissian. Des pierres ? Quelles pierres ? TOUT est pierre en Arménie ! Mais dans la région, la roche, ouvragée ou investie par l’homme, scande les siècles, depuis ces pétroglyphes d’Oughtassar jusqu’à l’église Sissavan, ou Sourp Hovhannès, en passant par les mégalithes, les phallus de pierre et le fameux portakar. L’homme qui nous conduira à travers la montagne avec son minicar Volkswagen  trafiqué en 4×4 nous demande 30 000 drams pour un périple de trois heures. Sitôt traversé la  nationale qui rejoint Erevan à Goris, nous voici dans le cahotant d’une voie encombrée de caillasses. La voiture danse la gigue, vous êtes baratté comme sur une mer en furie, obligé de vous tenir fermement à votre siège. Mes organes ballotent à tout va. Ma vue frôlent des vertiges. Mais notre chauffeur ne semble pas incommodé par les soubresauts de son véhicule. C’est un corps compact, à l’image d’un gros sac fermé au ras du cou. La veille, il aura transporté d’autres gens. Et tant d’autres avant nous.  Guide de chasse, il connaît par cœur ce coin où les ours ont leurs habitudes. Loin de le rendre antipathique, cette fréquentation avouée de la nature sauvage le transforme à mes yeux en homme qui distrait son ennui entre une ville éteinte et une montagne exubérante, tantôt d’un côté de la route nationale, tantôt de l’autre. Célibataire à la quarantaine bien sonnée, las de cuire son steak de bouquetin et de dormir seul sous sa peau d’ours, il fera du gringue à une jeune femme du groupe, probablement dans l’espoir d’agrémenter la maussaderie de ses nuits. Nous montons constamment, arpentant des côtes puissantes avec l’obstination d’un moteur arménisé pour affronter la litanie des obstacles naturels. Le ciel cendreux assombrit le jaunâtre des pentes herbeuses et donne au déchiqueté des roches des aspects de château noir. En s’effritant, celles-ci abandonnent des morceaux qui roulent à leurs pieds. Nous faisons halte sur un plateau aux abords d’un lac de montagne entouré de grosses pierres plates et lisses. On distingue deux tentes perdues dans la brume. Des gens en sortent pour venir à notre rencontre. Des Anglais soucieux de répertorier les pétroglyphes. Comme on se trouve dans une zone qui fut frontalière, ils ont hâte de mener à bien leurs travaux avant que les précieuses tables gravées ne redeviennent inaccessibles. Ils nous montrent alors, tracés sur la peau grise de la pierre, des scènes de chasse datant de la préhistoire. Des animaux réduits à des traits : quatre pattes, un corps, d’énormes cornes évoquant le mouflon, (celui-là même que des amateurs de trophées venus du monde entier chassent toujours en Arménie). Le chauffeur arménien d’une jeep militaire russe transportant trois jeunes Français nous montre une pierre traversée d’une ligne ondulante : le serpent du paradis terrestre. La preuve que l’Arménie fut le site de l’Eden. Eureka ! Plus troublant, ce rectangle surmonté d’une boule. Un être humain dans une jarre. Un flacon à parfum. Mais sans étiquette… J’imagine les milliers d’yeux qui, depuis des siècles, se sont penchés sur ces pierres tirées de leur anonymat par la seule magie des signes. Un homme y parle à un autre à travers le temps et sans jamais se faire entendre…

Novembre 2009

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Photographies de Denis Donikian : copyright

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7 novembre 2009

L’homme au sourire sourd

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 4 h 25 mi
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Enfermé jusqu’au col dans son blouson kaki, il ne s’approche de vous qu’à petits pas. Il n’a pas la vivacité des autres, mais le geste serré, l’attitude économe des tourmentés profonds. Il est seul. Et comme tous les autres de son âge, Aram n’a pas de travail. Le cheveu encore noir, les yeux mal ajustés, il hésite à regarder les choses en face. Il m’apprendra plus tard que ses parents se sont séparés, comme rarement en Arménie. Il dessine en disjoignant ses mains la déchirure qui l’emprisonne. Ce qui le sauve, c’est l’écrin naturel de son village. Il connaît par cœur les bois et les pistes où prolifèrent toutes sortes d’animaux sauvages. Il en parle comme d’une merveille, à petits mots, les yeux brillants. Mais l’air exceptionnellement pur dont bénéficie le lieu ne semble pas l’aider à mieux faire respirer son âme. Il ne sourit pas de bon cœur, mais montre légèrement les dents et plisse les yeux. L’étau qui serre en lui empêche toute exubérance.  J’imagine qu’il redoute la tombée de la nuit quand l’obscurité vous anéantit, que vous devez retrouver votre case par des ruelles boueuses et sans lumière. L’hiver, dit-il, la neige est abondante. Il montre avec sa main une hauteur d’environ un mètre. Le jeune garçon qui nous écoute le contredit en descendant plus bas. Il se fâche. C’est dire comme il ressent ces années de fortes chutes, où le village doit se battre avec la longue nuit des mois les plus froids. Photographié, il me demande de se revoir. Je fais des grossissements. Comme il dresse le pouce en serrant le poing, j’imagine qu’il se trouve beau. Mais non. Il est tout simplement « comme ça ! », homme tout simplement.

Septembre 2009

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Photographie de Denis Donikian ( copyright)

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