Marcher en Arménie

16 septembre 2010

Le gardien de Makaravank

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 6 h 44 mi
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L’averse nous oblige à nous engouffrer dans l’église. Aussitôt vient à nous un homme. Le gardien. L’endroit est sombre, l’homme aussi. Petit, une barbe noire, l’air d’un cafard quittant sa nuit. J’éprouve l’impression d’être en plein oxymore. Mais j’ignore encore pourquoi. Nous allumons des cierges et nous lançons des vœux secrets dans les ténèbres et sur les murs obscurcis par la suie et le temps.

La pluie a cessé. Nous lisons en aveugles des écritures gravées par la foi sur les habillages de tuf. Signes couvrant les parois contre la peur des mondes noirs.

Mais cet homme ! Parlant peu, il nous suit de l’œil tandis que notre ignorance quête du sens ici ou là. Il y a bien des lettres, mais les mots nous échappent. Et cette image d’un pigeon décapité sous une fenêtre. Celles d’un sphinx et d’un bœuf attaqué par une bête sauvage. Ailleurs, deux félins couronnant une autre ouverture. Qu’est-ce que ça vient faire là ? Une pierre-croix, ou kahtchkar, redressée morceau par morceau, exhibe ses dentelles rongées par le temps. Ailleurs, des entrelacs, travaillés dans la pierre comme des labyrinthes, encadrent des portes. L’œil a beau suivre un fil, il s’égare vite.

Le gardien nous apprend qu’il est d’Atchadjour. Il prend chaque jour le même raccourci pour rejoindre son poste. Chaque jour d’Atchadjour. Et chaque jour vers Atchadjour. Une fois par semaine, une messe est dite en cette église du XIIIe siècle.

Je le regarde une dernière fois. Je cherche en moi le choc de sa première apparition. Et maintenant, je sais. Il ressemble trait pour trait au président iranien, Mahmoud Ahmadinejad.

© Photos Denis Donikian

11 septembre 2010

La montée vers Makaravank

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 7 h 23 mi
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C’est une route asphaltée. Et qui devrait monter sans nous accorder le moindre répit. Nous ignorons alors combien de temps va nous coûter cette côte jusqu’à Makaravank. Qu’importe. L’air est si engageant qu’il promet d’amples panoramas. Au sortir du village, cette route s’assagit sur une cinquantaine de mètres tandis qu’elle aborde la zone du cimetière. Le soleil y est-il si fort qu’on a dû couvrir chaque tombe d’un auvent ? (À moins qu’il ne serve d’abri aux parents du défunt en cas d’averse). Un peu plus loin, dans une cour en terrasse, des adolescents en vacances dansent sur des rythmes modernes. Ils me rappellent un tableau de Sarian où des paysannes exécutent sur un toit une ronde endiablée au premier plan d’un paysage intense et magnifique. De fait, au fur et à mesure que nous nous élèverons, nous pénètrerons dans des couleurs qui seront celles des champs et des bois aussi bien que du peintre.  Jaunes forts et verts vivants. Sans oublier ces reliefs spacieux qui tiennent ouvert votre esprit et vous font oublier l’intime souffrance de vos jambes et de vos poumons.

Deux chevaux et un poulain enfouissent leur tête dans l’herbe grasse tandis que leur queue fouette l’air pour chasser les mouches avides de leur sang. Deux chevaux et un poulain dans l’insouciance de leur propre liberté. Robe luisante et muscles puissants parmi les fleurs sauvages. Leurs formes brunes se découpent sur des fonds de prés plongeant dans la vallée et de collines remontant en vastes vagues ébouriffées de forêts. Nous sommes saisis. La paix semble là. Et pourtant, l’horizon porte des terres ennemies de ces terres. De l’autre côté brillent des villages qui ne sont pas des nôtres. La haine pèse partout et empoisonne l’air…

Mais l’œil absorbé par son propre bonheur ignore les menaces, d’ici incertaines, qui marquent la frontière. C’est ainsi que nous monterons…

Un paysan à cheval traverse un pré au-dessus de la route et nous salue de la main.

Dessous, dans un champ pentu, un tracteur rouge roulant selon une ligne imaginaire donne à la vue un aspect de vie rustique à la manière suisse. Tracteur rendu si petit par la distance qu’on dirait un jouet. Un moment nous le suivons des yeux comme s’il nous renvoyait à notre pays, sinon à quelque chose dans notre enfance qui nous serait imperceptible autrement.

Bientôt pointe le dôme supérieur de Makaravank à la crête d’un massif forestier. Pour autant, nous aurons encore beaucoup de chemin. Vient l’impression où la route semble se jouer de nous. Elle nous éloigne du dôme en nous jetant dans une autre direction. L’église disparaît dans notre dos. Mais un tournant nous place face au lieu où nous croyons qu’elle se cache. Et tandis que nous pénétrons dans une zone d’arbres, une petite pluie commence à tomber. Elle s’amplifiera jusqu’au moment où, enfin…

© Photos Denis Donikian

6 août 2010

De quoi parlent ces pierres ?

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 5 h 53 mi
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Vous traversez des forêts. Vous affrontez des boues. Vous endurez des pluies. Vous marchez à la volonté tandis que votre corps râle. Trop court, votre souffle asphyxie vos muscles. Et en bout de course, si la chance et le temps vous sourient, vous finissez par vous heurter à la carcasse d’une église morte, vieux navire échoué qui a sombré dans une lente et inexorable marée de végétation, mais aussi dans l’esprit végétatif d’une population submergée de soucis. Et vous vous demandez pourquoi vous avez consenti à ces enfers. Vous vous le demandez encore sur le chemin du retour tandis que vous retraversez ces mêmes forêts, pataugez dans ces mêmes boues, rencontrez ces mêmes pluies… Et que votre corps  s’asphyxie. Cette surabondance de petites adversités ne vous aidera pas à trouver une signification à votre marche. Mais plus tard, dans la paix de votre chambre, elle pointera son nez. Et vous saurez alors que ces ruines d’églises parlent de vos propres manques. Edifiées si haut dans les montagnes, ou si retirées dans les forêts, dans les endroits les plus inaccessibles à l’impureté de l’activité humaine, elles semblent faites pour aimanter l’Esprit. Images visibles d’une intime construction. Nul doute que ceux qui avaient décidé de les édifier là n’eussent refusé l’enfer de l’indétermination, de la perdition, de l’enlisement pour permettre en eux la laborieuse montée d’une floraison spirituelle. Rien n’est simple que de tailler une pierre pour l’ajuster à une autre aussi lourde. Mais l’âme s’élève et s’allège à ce prix. Et l’homme regarde à la fin la beauté de l’édifice qui l’a fait. Et le remplissant de son chant, spiritualise la pierre. Et son chant monte de la terre comme une goutte infinie de la grande paix céleste.

Mais maintenant, qu’en est-il des hommes venus après ces hommes-là, dans un pays sans foi ni loi ? Ces ruines d’église se visitent plus qu’elles n’invitent la vie à la joie intérieure. Et pour ces visiteurs d’un jour, l’Etat goudronne les accès et restaure les délabrements. Puis, tant bien que mal, l’Eglise affecte à ce bâtiment religieux un prêtre chargé d’y dire la messe. Mais un prêtre aux mains propres, étranger à  ces lenteurs où la foi montait pierre après pierre la demeure intérieure tendue vers le ciel. Après le grand chambardement de l’athéisme soviétique, voici l’argent, et avec lui la fièvre des intérêts particuliers et les poussées d’un individualisme fuyant tout acte solidaire.

Ainsi, tous ceux qui marchent vers les vieilles églises sentent imperceptiblement qu’un certain sens de la vie a été perdu. Et ils regardent ces défuntes beautés comme les signes d’une absurdité qui a perturbé leur naissance, au mieux comme des soifs qui manquent à leur existence même.

Photo © Denis Donikian ( Eglise de Makaravank)

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