Marcher en Arménie

26 août 2010

Vers Anapat’

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 18 h 57 mi
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Je n’ai pas la marche mystique, ne collant guère du Dieu partout, dans les coins de ce pays propices à faire grimper les émotions, ferveurs supranationales ou ébahissements d’écologiste. Quand, nous prenant sous sa coupe, la vive Arévik nous expliqua qu’Anapat’ signifiait désert d’hommes pour avoir servi de refuge à des anachorètes, j’eus des inquiétudes. Quel Charles de Foucauld, me dis-je, dans une nature aussi exubérante ? Vallée profonde, immenses falaises, forêts inextricables… Sans oublier, comme je le saurai plus tard, une rivière sauvageonne offrant quelques plans d’eau pour se tremper la croupe.

Le taxi nous déposa après le village de Yenokavan’, qu’on me dira ardemment habité par des dachnakistes. Il aura roulé une centaine de mètres sur la route à cru, au pied d’un hameau créé de toutes pièces par un nabab expatrié en Russie. De fait, des maisons de montagne posées sur le terrain que des amoureux du grand air viennent occuper au gré des saisons.

Maintenant nous glissons nos corps dans le ventre de la forêt. Arévik se déplace aussi vite qu’elle débite ses leçons de choses locales. Mais je n’écoute que le chemin, de crainte qu’il n’avale mes pas sur ses pentes gorgées d’humidité.  C’est qu’ici rien n’est sûr tellement on est submergé d’inconnu sauvage et imprévisible. Mais l’insouciance joyeuse de notre guide nous porte au-devant. Bientôt la voie pénètre dans une parenthèse de découvert sur l’avancée d’une falaise offrant un paysage panoramique. Des lieux guère fréquentés, sinon par des animaux secrets. Et un vaste espace de ciel qu’on nous dit hanté d’aigles à tête blanche. Après quoi, vient la descente finale. Les rages de la rivière montent sourdement déjà jusqu’à nous. Elles s’amplifient à mesure que nous approchons le fond. Arévik nous montre des trouées dans le sol et nous indique qu’au-dessous de l’entrelacs de rochers moussus et de troncs pourris se trouve une grotte érémitique. Plus bas, elle commencera à lancer des appels par intervalles réguliers. Hovo ! Hovo ! Jusqu’au moment où nous recevons en réponse un hurlement. Humain et si étrange en ces lieux du monde coupés des hommes.

@Photos Denis Donikian


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24 août 2010

Un hôtel, Mosh, à Idjévan’

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 8 h 31 mi
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N’en déplaise au touriste français à l’esprit mal tourné, l’hôtel Mosh n’est ni moche ni consacré à l’onanisme. Le nom d’Onan’ qui figure sur l’enseigne serait l’ancêtre de l’un des propriétaires. En lui rendant hommage, on a cherché sa protection.

Situé sur la rue principale d’Idjévan’, à deux pas du marché, l’hôtel Mosh, puisqu’il faut l’appeler par son nom, a su éviter le mauvais goût  de ses confrères de haut vol que notre chauffeur de taxi nous avait préalablement conseillés. Ils donnaient tous l’impression d’être des îlots de luxe dans un océan de purée. La façade de l’hôtel Mosh, qui n’a que trois ans d’âge, ressemble à une église tranchée nette de la tête au pied. Au soleil croissant de l’aube, elle offre un damier de mille jaunes grâce au tuf dont elle est habillée. Les propriétaires semblent avoir eu le nez creux en devançant le flux naissant de passagers désireux de pousser leur périple jusque dans cette zone de frontières avec l’Azerbeidjan, hier bon voisin, aujourd’hui ennemi juré. C’est qu’hier on villégiaturait peu au-delà de la paisible ville de Dilidjan’, ce morceau d’Helvétie au sein d’un pays béni pour sa pierraille. On rejoignait Idjévan’ seulement pour ses tapis. Commence à poindre aujourd’hui une curiosité pour ses églises profondes, ses panoramas sans frontières, ses solitudes de nature secrètes.

Ce n’est pas un moindre avantage qu’au sortir de cet hôtel, l’attention du client verse immédiatement dans la rue où les uns jouent chaque jour le même rôle que la veille et les autres mènent leur vie selon l’ordre du hasard, les impératifs du besoin ou les appels du désir, s’ils en ont. Aujourd’hui comme chaque jour, on porte le présentoir réfrigéré des glaces pour le mettre bien en vue à droite de l’entrée, sans oublier son parasol. À quelques pas, un fournisseur de farine prend les commandes d’un demandeur de farine qui a garé sa voiture à proximité et en a ouvert si grand le coffre qu’on dirait une gueule avaleuse de farine. Le porteur attitré des sacs de farine, visage fellinien défoncé par les folles embardées de la génétique, s’en colle un contre le ventre et court s’en débarrasser en le déposant dans ces mâchoires en tenaille du client. Après quoi, il tapotera son vieux pantalon et jettera un regard torve sur son entourage. On dirait alors un brigand de grand chemin tout frais sorti d’une parenthèse d’honnêteté. La veille, je l’aurai vu boxer je ne sais qui pour je ne sais quoi. Comme chaque matin aussi, à gauche de cette même entrée, l’un des maîtres de maison ingurgite son café sur l’espèce de terrasse qui jouxte la façade. C’est un colosse qui réunit en un seul corps le Tavit de Sassoun’ et son cheval Poulain-Djalali tels que le sculpteur Kotchar les a figurés. (La veille, sa carcasse juchée sur une chaise douteuse, les bras levés vers la lampe de notre chambre qui ne voulait pas s’éclairer, ses gros doigts tripotant des fils et des vis minuscules, il nous aura servi un numéro de danseuse, ventre à l’air et souffle court).

L’ambiance familiale de l’hôtel Mosh s’éprouve à chaque instant. Vous y êtes comme chez vous. On vous cèdera volontiers le siège du directeur pour que vous consultiez votre messagerie Internet. On vous offrira le café tandis que vous attendrez vos amis. Et au-dessus des chambres, une cuisine et une immense salle vous permettront de préparer votre propre tambouille et de la manger tranquillement. Une dame, spécialement affectée à ces lieux, vous proposera même de s’y employer pour vous tandis que vous partirez en ballade l’esprit léger. Et quel bonheur ce fut, après avoir reçu la saucée et galéré dans la gadoue au cours d’une promenade en forêt de Girants, de nous jeter sur le poulet-frites-salade commandé le matin même ! Le meilleur des rêves pour un corps affamé.

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