Marcher en Arménie

25 août 2010

Vilik, taxi à Dilidjan’

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 8 h 35 mi
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À le voir s’encager dans sa minuscule jigouli pour faire le taxi, Vilik, colosse débonnaire à voix presque sourde, me donne l’impression d’un oxymore vivant. Ses grosses mains empoignent le volant, sa tête affleure le toit tandis son corps emplit sans mal l’espace imparti au chauffeur.

Un timide qui pour autant sait aller au client plus vite que ses confrères. Aucune agressivité commerciale chez lui. Tout est mesure, dans sa parole comme dans ses gestes. Il a le sens de l’économie et de la dignité. Il ne se présente pas à vous en mendiant, mais comme quelqu’un qui ne cherche qu’à travailler à une époque où le travail manque partout. C’est sa bouille, plus honnête que l’air chafouin de ses confrères, qui nous a séduits tandis que nous descendions du bus venant d’Erevan. Et comme j’aime approfondir un homme de ce pays, histoire de savoir comment il se démène pour nourrir les siens, nous l’avons choisi sur plusieurs courses, vers Aghardzine, Gochavank, Vanadzor et même Erevan. Dans les commencements, il était tout en retrait, se contentant de nous servir au mieux. Puis comme il devait affronter mes questions, il s’en tenait à des réponses convenues. L’habitude acquise sous l’ancien régime de garder pour soi ses rancunes en avait fait un taiseux. À telle enseigne, qu’un moment vous vous demandez si le type a le goût du bonheur, ou même une âme qui sait, tant il fait corps avec sa machine, tous deux ne livrant d’autres bruits que ceux qu’ils sont faits pour donner. Dès lors, c’est à peine si Vilik sortira de son rôle, offrant une ou deux anecdotes, à peine quelques informations. Mais serviable jusqu’au bout, il interrogera tout un chacun pour nous mettre à Vanadzor devant la bonne porte ou à Fiolettovo sur le bon chemin. Et plus que cela, inquiet de nos possibles égarements, ne cessant de nous téléphoner tandis que nous errions dans la solitude des montagnes.

@Photo Denis Donikian

Numéro du  portable de Vilik à Dilidjan’ : 093806160

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12 août 2010

L’hirondelle de sept heures cinquante-quatre

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 18 h 51 mi
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Lourde, lente fut la nuit, minée par les fatigues des jours précédents. J’ai ouvert la porte pour m’en libérer. Et tout à coup l’aube a sailli devant moi. Les verts flamboyaient de toutes parts. Et le ciel doucement se mit à perfuser sa paix dans tout le corps. Dilidjan’ entamait à peine sa première ascension vers le grand jour. Je demeurai quelques instants sous l’averse de l’air. Mes yeux cherchant à tout absorber pour conserver le souvenir de cette joie des choses qui vibrait partout secrètement. Une hirondelle dériva brusquement d’un bord à l’autre du cadre qui s’offrait à mes yeux. Elle dessinait de son vol le plaisir d’être libre en laissant derrière elle un sillon sonore striant la souple fraîcheur du temps. Elle voletait, plongeait, suivait une courbe, disparaissait puis revenait plus vive encore, plus amicale, comme si elle jouait pour mes yeux dans un air de musique rieuse la pleine jouissance de son corps. Que serait, me dis-je, le ciel sans elle de Dilidjan’? Un jour terne. Une façon triste d’être au monde. Un éclat impuissant.

7 août 2010

Les oreillers de Donara

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 2 h 50 mi
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Bientôt trois ans que nous venons coucher chez Donara et son mari. Ils occupent le premier étage d’une vaste demeure et louent le rez-de-chaussée à l’occasion. C’est notre havre, plus apprécié que n’importe quel gîte. Cette fois nous avons bien voulu rompre avec nos habitues et examiner d’autres refuges. Mais nous avons vite reconnu les avantages de la maison de Donara.

Nous nous sommes présentés crottés et suants. Et quand de sa voix chantante, Donara nous a annoncé que la chambre était libre, ce fut comme le début d’un bonheur mettant du baume sur nos égarements dans les hauts de Dilidjan’. Mais rien ne m’enchanta plus que le moment où elle déposa sur mon lit un de ses oreillers vastes et pulpeux qu’elle tapota d’une main experte pour que son moelleux soit aussi doux qu’un sein maternel. Comme si cet oreiller gras et bombé était à l’image de ses générosités. D’ailleurs, quand Donara marche dans la rue, c’est avec la grâce des choses graves. Elle a l’ampleur des femmes ayant donné largement de leur vie. Une retenue dans la parole mais que trahit son élocution naturelle quand elle laisse échapper des sonorités aiguës filant comme des cris d’oiseau. Femme d’intérieur, elle n’oublie jamais de laisser ses chaussons sur le seuil de la porte afin d’entrer pieds nus dans la chambre. Peu importe que vous ne l’imitiez pas. Elle ne froncera pas le sourcil pour autant. Mais s’il vous arrive de monter chez elle, sa terrasse couverte d’un vaste tapis, vous n’oserez pas franchir une ligne au-delà de laquelle tout semble aseptisé comme un lieu calme et doux, ordonné comme un paradis à échelle humaine, suspendu dans les airs.

29 novembre 2009

Désœuvrés à l’abandon

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 4 h 32 mi
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Je parle de Tatev comme de tous les villages traversés : Aghitu, Vorotan’, Chamb… Partout, la même rengaine. Des hommes et des femmes qui se débrouillent pour assurer le quotidien. On se demande ce qu’on y fait, ce dont on rêve. Or, l’homme de l’Arménie indépendante a soif de travail. Son impuissance actuelle vient d’en haut. Le désœuvrement général est devenu un état d’esprit. Chacun est condamné au minimum, quitte à pousser l’agrément, pour ceux qui en ont la possibilité, jusqu’à fabriquer des alcools avec les fruits du jardin, histoire de ne pas les laisser pourrir. On l’offre à boire comme une fierté. (À Vorotan’, le maître de maison qui nous accueille nous a servi son alcool de prune. Une gorgée a suffi pour nous convaincre de recommencer. À Chamb, ce fut cette fois un alcool de poire. Mais l’homme avait tellement abusé de la bouteille qu’il lui était interdit de nous accompagner. À Dilidjan’, nous avons été accueillis avec un whisky fait maison. L’alambic dans la cour avait déjà fonctionné et le contenu des bonbonnes attendait de passer une seconde fois). Sur la place centrale de Tatev, en vérité un carrefour ravagé par les eaux, les hommes jouent aux cartes adossés à un mur ou le cul sur des pierres, une boîte de carton en guise de table. D’autres se lancent des défis au jacquet, sous un auvent aménagé près de la boutique tenue par Noro. Noro semble être le seul à « faire quelque chose » de son temps. C’est un homme de projets. Tandis que les autres croupissent dans la désolation. Je remarque que tous sont mal rasés, sauf Noro, qui garde ainsi un visage jeune et avenant, comme s’il tenait à rester en accord avec la beauté de ses rêves. Il semble qu’ici les initiatives destinées au bien collectif meurent à peine formulées. Il règne à Tatev une atmosphère de paralysie générale, les hommes semblent vivre sous le coup d’un traumatisme dont ils auraient du mal à se réveiller.

Septembre 2009

Crédit photos : Denis Donikian copyright

21 octobre 2009

Dilidjan, le ciel après les pluies

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 16 h 26 mi
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Tombez à Dilidjan un jour de pluie, et vous regarderez les nuages, rongeant les collines environnantes, comme des monstres cherchant à vous déchirer la tête. Rien à y faire. L’humidité vous pénètre et vous met l’esprit en lambeaux. La grisaille s’agrippe à vos vêtements et hachure tout ce sur quoi se posent vos yeux. Les voitures semblent fuir et les gens traverser au plus vite le vaste carrefour dont les bras s’étoilent au bas de la ville. Le vert sombre des collines brasse les arbres en quelque chose de menaçant. On est comme dans le fond d’une nasse d’où on ne saurait oser sortir. Toute la végétation semble accablée par cette pluie qui la frappe à grands coups. Les toitures résonnent. Les feuilles émettent des bruits mats comme des notes résignées. Les chambres sont si froides qu’elles poussent à vivre sous l’édredon. Vous désespérez de pouvoir retrouver votre colline, celle qui vous parut un Éden aux lumières vibrantes de calme, et qui était comme un balcon ouvert sur la ville et la grande vallée. Vous avez arrêté un petit vieux, à coup sûr expert en météorologie locale, pour lui demander : « Haïrik, croyez-vous qu’il fera le même temps demain ? » « Le même », répondra-t-il, comme s’il laissait abattre sur votre âme le couperet d’une fatalité. Et vous remontez votre rue, évitant les flaques, malheureux de cette affirmation selon laquelle demain sera aussi inexorable qu’aujourd’hui. Vous aviez cru à une accalmie et vous vous voyiez déjà rejoindre votre site de prédilection pour laisser monter en vous-même le murmure joyeux de ces moments-là et la nostalgie des nudités naïves quand s’embrassaient les corps, les fleurs et les insectes, comme des vols qui se posent, par petites touches, au gré des désirs et des parfums sauvages. Mais la pluie persistante aura transformé votre minuscule paradis en un champ de boue. Et vous vous endormirez avec l’espoir que demain l’autobus de Dilidjan à Erevan vous sortira au plus vite de cette cuvette, car des impératifs vous obligent à rejoindre la capitale… Au matin, le ciel cynique aura des éclats de rire intenses. Un ciel comme vous en aviez rêvé et comme vous l’aviez autrefois embrassé des yeux. L’autobus tournera sur le carrefour pour prendre son élan avant de gravir la côte tortueuse jusqu’au tunnel, au bout duquel surgit toujours un autre monde.

Septembre 2009

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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