Marcher en Arménie

6 août 2010

L’enlisement

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 5 h 31 mi
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Aghardzine ! Aghardzine !Aghardzine !

J’avais ce nom en moi tandis que je marchais à l’aveugle, à la fois tendu et désespéré. Aucun signe n’était devant nous pour nous guider, aucune indication, sinon des chemins égarés qui tombaient derrière des collines incertaines ou se noyaient dans des champs. Au sortir de la forêt, des saignées dans la végétation nous laissent deviner des cheminements humains. La voie se partage en deux. L’une ou l’autre, c’est le même mystère. Nous avons pris celle de droite, croyant qu’elle plongerait dans la forêt d’où émergeraient sous nos yeux les toits mystiques d’Aghardzine. Et nous avons marché le front collé sur  l’inconnu. À mon approche, un serpent noir s’empressa de quitter une flaque pour se musser sous les herbes du bas-côté. Au bout d’une centaine de mètres, nous dûmes affronter une végétation anarchique. Plus nous cherchions notre chemin, plus il nous faisait la nique en se diluant dans des arborescences extravagantes. Nous nous trouvons à présent à la lisière d’un bois. Des arbres s’accrochent au versant d’un val obscur et peu engageant. Des troncs  couchés sur le sol agonisent dans un pourrissement miné par les humidités. J’ouvre la marche.  Bientôt j’avise une passe. La terre est d’un noir ironique. À peine y ai-je mis le pied qu’il s’enfonce. Me voici ventousé jusqu’à la cheville. Je crois que l’autre pied va rencontrer un sol plus ferme. Mais il coule lui aussi. Impossible de me dégager. Mes bâtons de marche ne me sont d’aucun secours. J’en tends un à mon compagnon pour qu’il me tire à lui. Une de mes chaussures est si fortement avalée par la boue qu’elle  reste engluée. Il me faut l’arracher de la main à la gueule monstrueuse qui me veut pour  proie. Je glisse. Je tombe. Mais je parviens à dégager l’autre pied. La chaussure ne l’a pas quitté. Enfin je retrouve la terre ferme. Seul, j’aurais été aspiré et la boue aurait digéré mon cadavre. Ma bouche aurait crié. Mais  vers qui?

Nous remontons la pente, retrouvons le chemin au serpent noir. Dans l’herbe, je me suis couché, les chaussures lourdes comme du plomb. Dépités, nous avons repris notre piste en sens inverse.

Nous ne verrons pas Aghardzine.

22 octobre 2009

Métaphysique du paysage

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 17 h 04 mi
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Marcher en Arménie d’une vieille église à une autre vieille église permet aux imbéciles de croire qu’ils voyagent intelligemment. Pour autant, nul ne saurait leur contester ce droit tant ces pierres taillées et agencées en édifice constituent de forts tropismes sur l’âme en quête de constructions humaines qui transcendent le temps. Mais cette méthode vous volera le meilleur de la marche, qui doit avoir pour principe de rencontrer ce qui s’offre à vous de vibrations vivantes plutôt que d’ahaner vers ce qui n’aurait plus aujourd’hui qu’un intérêt historique ou archéologique. En Arménie, on ne devrait pas marcher sans humer le paysage intermédiaire tout pétri de  profondeurs mystiques, sans laisser agir en soi sa force minérale pour savourer ses reliefs déchirés ou ses couleurs brûlées par les intensités du ciel. On m’objectera qu’on peut éprouver les mêmes sensations en d’autres pays. Que non ! Celui-ci est à ce point parsemé de monuments monastiques, généralement dressés dans des lieux qui favorisent l’élan spirituel, qu’il semble que tout l’espace soit conquis par la même densité métaphysique. Même morts, ils agissent sur leur environnement. Leurs ruines illuminent encore les terres qui les entourent. C’est dire combien l’esprit qui a conçu ces ouvrages dédiés à la prière se perpétue au-delà de l’histoire qui les a condamnés au silence ou des séismes qui les ont abattus. L’émotion qui s’empare de notre voyageur imbécile sitôt qu’il se trouve devant une croix taillée dans la pierre ou devant une chapelle usée par les intempéries en dit long sur la puissance attractive de ces concrétions religieuses. L’absence de moines dans toutes ces architectures consacrées au divin aujourd’hui laissées à l’abandon n’aura pas pour autant évacué le magnétisme spirituel que le poids séculaire des prières et des charakan a patiemment élaboré. Ainsi marche le voyageur en Arménie, en perpétuelle contemplation.

Octobre 2009

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Photos : Aghardzine

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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