Marcher en Arménie

25 août 2010

Vilik, taxi à Dilidjan’

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 8 h 35 mi
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À le voir s’encager dans sa minuscule jigouli pour faire le taxi, Vilik, colosse débonnaire à voix presque sourde, me donne l’impression d’un oxymore vivant. Ses grosses mains empoignent le volant, sa tête affleure le toit tandis son corps emplit sans mal l’espace imparti au chauffeur.

Un timide qui pour autant sait aller au client plus vite que ses confrères. Aucune agressivité commerciale chez lui. Tout est mesure, dans sa parole comme dans ses gestes. Il a le sens de l’économie et de la dignité. Il ne se présente pas à vous en mendiant, mais comme quelqu’un qui ne cherche qu’à travailler à une époque où le travail manque partout. C’est sa bouille, plus honnête que l’air chafouin de ses confrères, qui nous a séduits tandis que nous descendions du bus venant d’Erevan. Et comme j’aime approfondir un homme de ce pays, histoire de savoir comment il se démène pour nourrir les siens, nous l’avons choisi sur plusieurs courses, vers Aghardzine, Gochavank, Vanadzor et même Erevan. Dans les commencements, il était tout en retrait, se contentant de nous servir au mieux. Puis comme il devait affronter mes questions, il s’en tenait à des réponses convenues. L’habitude acquise sous l’ancien régime de garder pour soi ses rancunes en avait fait un taiseux. À telle enseigne, qu’un moment vous vous demandez si le type a le goût du bonheur, ou même une âme qui sait, tant il fait corps avec sa machine, tous deux ne livrant d’autres bruits que ceux qu’ils sont faits pour donner. Dès lors, c’est à peine si Vilik sortira de son rôle, offrant une ou deux anecdotes, à peine quelques informations. Mais serviable jusqu’au bout, il interrogera tout un chacun pour nous mettre à Vanadzor devant la bonne porte ou à Fiolettovo sur le bon chemin. Et plus que cela, inquiet de nos possibles égarements, ne cessant de nous téléphoner tandis que nous errions dans la solitude des montagnes.

@Photo Denis Donikian

Numéro du  portable de Vilik à Dilidjan’ : 093806160

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24 août 2010

Un hôtel, Mosh, à Idjévan’

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 8 h 31 mi
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N’en déplaise au touriste français à l’esprit mal tourné, l’hôtel Mosh n’est ni moche ni consacré à l’onanisme. Le nom d’Onan’ qui figure sur l’enseigne serait l’ancêtre de l’un des propriétaires. En lui rendant hommage, on a cherché sa protection.

Situé sur la rue principale d’Idjévan’, à deux pas du marché, l’hôtel Mosh, puisqu’il faut l’appeler par son nom, a su éviter le mauvais goût  de ses confrères de haut vol que notre chauffeur de taxi nous avait préalablement conseillés. Ils donnaient tous l’impression d’être des îlots de luxe dans un océan de purée. La façade de l’hôtel Mosh, qui n’a que trois ans d’âge, ressemble à une église tranchée nette de la tête au pied. Au soleil croissant de l’aube, elle offre un damier de mille jaunes grâce au tuf dont elle est habillée. Les propriétaires semblent avoir eu le nez creux en devançant le flux naissant de passagers désireux de pousser leur périple jusque dans cette zone de frontières avec l’Azerbeidjan, hier bon voisin, aujourd’hui ennemi juré. C’est qu’hier on villégiaturait peu au-delà de la paisible ville de Dilidjan’, ce morceau d’Helvétie au sein d’un pays béni pour sa pierraille. On rejoignait Idjévan’ seulement pour ses tapis. Commence à poindre aujourd’hui une curiosité pour ses églises profondes, ses panoramas sans frontières, ses solitudes de nature secrètes.

Ce n’est pas un moindre avantage qu’au sortir de cet hôtel, l’attention du client verse immédiatement dans la rue où les uns jouent chaque jour le même rôle que la veille et les autres mènent leur vie selon l’ordre du hasard, les impératifs du besoin ou les appels du désir, s’ils en ont. Aujourd’hui comme chaque jour, on porte le présentoir réfrigéré des glaces pour le mettre bien en vue à droite de l’entrée, sans oublier son parasol. À quelques pas, un fournisseur de farine prend les commandes d’un demandeur de farine qui a garé sa voiture à proximité et en a ouvert si grand le coffre qu’on dirait une gueule avaleuse de farine. Le porteur attitré des sacs de farine, visage fellinien défoncé par les folles embardées de la génétique, s’en colle un contre le ventre et court s’en débarrasser en le déposant dans ces mâchoires en tenaille du client. Après quoi, il tapotera son vieux pantalon et jettera un regard torve sur son entourage. On dirait alors un brigand de grand chemin tout frais sorti d’une parenthèse d’honnêteté. La veille, je l’aurai vu boxer je ne sais qui pour je ne sais quoi. Comme chaque matin aussi, à gauche de cette même entrée, l’un des maîtres de maison ingurgite son café sur l’espèce de terrasse qui jouxte la façade. C’est un colosse qui réunit en un seul corps le Tavit de Sassoun’ et son cheval Poulain-Djalali tels que le sculpteur Kotchar les a figurés. (La veille, sa carcasse juchée sur une chaise douteuse, les bras levés vers la lampe de notre chambre qui ne voulait pas s’éclairer, ses gros doigts tripotant des fils et des vis minuscules, il nous aura servi un numéro de danseuse, ventre à l’air et souffle court).

L’ambiance familiale de l’hôtel Mosh s’éprouve à chaque instant. Vous y êtes comme chez vous. On vous cèdera volontiers le siège du directeur pour que vous consultiez votre messagerie Internet. On vous offrira le café tandis que vous attendrez vos amis. Et au-dessus des chambres, une cuisine et une immense salle vous permettront de préparer votre propre tambouille et de la manger tranquillement. Une dame, spécialement affectée à ces lieux, vous proposera même de s’y employer pour vous tandis que vous partirez en ballade l’esprit léger. Et quel bonheur ce fut, après avoir reçu la saucée et galéré dans la gadoue au cours d’une promenade en forêt de Girants, de nous jeter sur le poulet-frites-salade commandé le matin même ! Le meilleur des rêves pour un corps affamé.

20 août 2010

Siounik Magnificat

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 7 h 35 mi

Siounik Magnificat est le premier volume de la Collection Itinéraires arméniens de l’éditeur Actual Art qui a son siège à Erevan, en Arménie. Cette collection a pour but de publier des textes d’errances étonnées ou studieuses au sein du pays arménien, l’actuel, l’historique, l’imaginé. S’inscrivant dans le cadre de ces géographies déambulatoires, elle a pour ambition de dessiner des itinéraires qui ouvriront à d’autres des voies dans le tissu vivant d’une terre au rythme lent de la marche, propice aux rencontres humaines,  à l’aventure poétique et à la connaissance de soi.

Le livre Siounik Magnificat n’a pas la prétention d’épuiser tous les chemins qui innervent ce Marz du sud de l’Arménie.  Mais il ouvre des itinéraires de marche qui hissent le lecteur à des hauteurs magnifiques. Les textes puisent dans la géographie autant qu’ils suivent les humeurs vagabondes mais attentives de l’auteur. Ils constituent un excellent accompagnement de route. Un livre qui se glisse dans le sac à dos et dont les lignes pourraient se savourer une à une là même où elles ont été vécues.

En vente chez l’auteur  (lui  en faire la demande dans Commentaire, il correspondra avec vous par mail) : 12 euros port compris

Edition bilingue français-arménien.
En cours de traduction en allemand sur le site Arménopolis

19 août 2010

Zorats karer

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 2 h 56 mi
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Une armée de menhirs ponctue un plateau arasé par un vent glacial, non loin de la grande route menant à Stepanakert. Plus de 200. Certains pesant jusqu’à 10 tonnes. Impressionnant. Mais l’énigme est si épaisse qu’on se lasse vite. Ne sachant rien, chacun dit  ce qu’il veut, le possible et l’impossible, de ce complexe mégalithique de Karahundj. Si on le nomme aussi Zorats karèr, c’est qu’on y voit un cimetière à soldats. On y vient par cars entiers et on se hâte de repartir. C’est que la pierre reste la pierre. Le minéral brut ne parle pas à l’esprit. Mais ici pas de hasard. 70 de ces pierres sont percées de trous allant de cinq jusqu’à sept centimètres. Et par ailleurs, leur disposition en cercle et en ligne laisse supposer une intention. Laquelle ? Allez savoir. Des savants arméniens font de Karahundj un observatoire astronomique. En insérant dans ces trous des lames d’obsidienne, on pourrait suivre les phases de la lune et le lever du soleil au solstice. Et de conclure que les anciens Arméniens connaissaient bien leur ciel. C’est qu’à cette époque, il y a 7 500 ans, aux dires de ces savants arméniens, nos faiseurs de trous étaient à coup sûr arméniens.

Dans le domaine des loufoqueries scientifiques, il en est une qui tient à l’étymologie. Diable ! Comme se fait-il que Karahundj et Stonehenge se ressemblent comme une goutte whisky et une goutte de cognac ? En effet, si kara et stone renvoient à pierre, hundj et henge, si beaux, si proches, ne renvoient à rien. Hundj serait une variante hypothétique de « voix, son ou écho », et henge devrait avoir un lien avec to hang, ayant le sens d’ « être suspendu ». De quoi rester sans voix, mais toujours suspendu à une explication qui ne vient toujours pas…

Traduction de ce texte en allemand par Christa Nitsch sur son blog ARMENOPOLIS

17 août 2010

Le train vers Vanadzor

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 3 h 03 mi
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Nous marchions sur la voie ferrée en direction du tunnel quand un homme a surgi au loin s’avançant vers nous. C’est à nous qu’il semblait en vouloir. Petit point grandissant sur fond de gueule sombre. Et quand il vint à notre hauteur, ce fut pour nous prévenir que le train de Vanadzor s’apprêtait à passer.

Remise en état, la voie a conservé ses traverses de chêne. Fatiguées par des années d’attente et d’inaction, elles tiennent encore solidement leur rôle. La végétation qui avait passé la voie au cours de ces années noires aura été impitoyablement réduite pour libérer les rails.

Et maintenant, il arrive. La locomotive s’annonce par un front bleu. Son bruit de fer raye d’un coup les temps morts qui ont suivi la difficile indépendance du pays. Des joyeusetés fusent de cet ébranlement animal. L’un des conducteurs fait brailler le signal au moment de passer devant nous et nous salue de la main. Un signe qui nous indique que c’est reparti. Le cri se répercute contre les falaises avant de se diluer dans le ciel. Les roues de fer claquent sur les jointures. Citernes rouillées et wagons de chargement défilent devant nos yeux. Ave l’avenir !

12 août 2010

L’hirondelle de sept heures cinquante-quatre

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 18 h 51 mi
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Lourde, lente fut la nuit, minée par les fatigues des jours précédents. J’ai ouvert la porte pour m’en libérer. Et tout à coup l’aube a sailli devant moi. Les verts flamboyaient de toutes parts. Et le ciel doucement se mit à perfuser sa paix dans tout le corps. Dilidjan’ entamait à peine sa première ascension vers le grand jour. Je demeurai quelques instants sous l’averse de l’air. Mes yeux cherchant à tout absorber pour conserver le souvenir de cette joie des choses qui vibrait partout secrètement. Une hirondelle dériva brusquement d’un bord à l’autre du cadre qui s’offrait à mes yeux. Elle dessinait de son vol le plaisir d’être libre en laissant derrière elle un sillon sonore striant la souple fraîcheur du temps. Elle voletait, plongeait, suivait une courbe, disparaissait puis revenait plus vive encore, plus amicale, comme si elle jouait pour mes yeux dans un air de musique rieuse la pleine jouissance de son corps. Que serait, me dis-je, le ciel sans elle de Dilidjan’? Un jour terne. Une façon triste d’être au monde. Un éclat impuissant.

9 août 2010

Taxis d’Idjévan’ ou d’ailleurs

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 1 h 58 mi
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De part et d’autre de la rue principale d’Idjévan’, ils sont aux aguets, les hommes taxis. S’il vaut par son type de travail comme espèce singulière, l’homme taxi arménien n’en demeure pas moins un condensé de tous les hommes arméniens fixés en Arménie.  Qu’il vous parle, qu’il vous courtise ou qu’il vous trompe, c’est en écho à tous ses compatriotes qui vivent hors de sa machine. Or, pour un Arménien d’Arménie, un Arménien de l’espèce diasporique n’est pas un Arménien ordinaire. Certes, tous deux ont en partage des pans de la même histoire et de la même culture, mais ils cessent d’être frères dès lors qu’ils ne vivent pas dans la même économie. L’Arménien de la diaspora serait assez riche pour avoir du plaisir à voyager dans une Arménie pauvre. Et comme n’importe quel touriste circulant en Arménie, cet Arménien nomade est au regard de l’Arménien sédentaire aussi exotique que n’importe quel allogène jouissant du privilège de voyager. Peu lui chaut à l’indigène que vous soyez étudiant ou retraité, travailleur précaire ou locataire d’un cagibi, à l’étroit dans un maigre salaire, divorcé transi, veuf paumé ou célibataire qui quête l’amour. Être d’ailleurs ça vous marque. Car ailleurs qu’en Arménie, on n’est pas forcé de vivre au jour le jour. Ainsi,  l’injustice dans laquelle l’autochtone n’a aucune part lui paraît d’autant plus immorale qu’elle le maintient économiquement au-dessous de vous. Dès lors quel mal y aurait-il à ce qu’il donne un coup de pouce pour réparer partiellement cet accroc en vous escroquant au passage ? Après tout, n’êtes-vous pas tous deux arméniens ? Et ne venez-vous pas vous-même d’un pays où le capitalisme ajoute à l’art de vivre bien l’art de voyager loin ? D’ailleurs, quel capitalisme serait assez pur pour s’exprimer sans voler autrui ? Donc pourquoi notre Arménien d’Arménie se priverait-il de pousser le prix de la course un peu plus haut que son coût réel ?

Montez dans la voiture d’un homme taxi arménien, claquez la portière, laissez-vous porter par la vitesse et vous aurez l’impression d’être entré dans la cage d’un fauve. Non que le chauffeur veuille vous dévorer à pleines dents, mais dans le secret de sa bouillonnante cervelle, il songe déjà à vous grignoter ce surplus qui ajoutera à son bénéfice légal un bénéfice de satisfaction personnelle. Tout le temps que vous serez avec lui enfermé dans la carcasse de son véhicule, il n’aura de cesse qu’il ne trouve le défaut de votre cuirasse pour choisir la formule la plus à même de vous soutirer plus que le prix de la course. Comme vous jouez au taiseux, il vous imite. Mais son mutisme est actif. L’homme cherchera n’importe quel prétexte pour débusquer votre parole. Car parler, c’est vous trahir. Sitôt que vous aurez introduit dans sa cage votre accent étranger, il avancera ses pions et calculera le moment où il vous décochera son prix.

Ainsi, l’homme taxi arménien peut vous lancer plusieurs types de question propice à vous faire sortir du bois. Dois-je tourner à droite ou à gauche ? Quel est le numéro de la rue ? Vous venez de quel pays ? De fait, il vous aura flairé dès l’instant où vous avez prononcé le mot de votre destination. Vous aurez beau vous fendre de votre meilleur accent local, il aura senti votre effort et détecté cette petite glissade sur telle ou telle consonne qui dessine les contours de votre origine et laisse transparaître votre faiblesse.  Et dès lors, vous êtes fait. L’homme se contente de conduire, et sait déjà comment il va vous piéger et combien il va vous prendre.

Mais l’homme taxi arménien peut déployer toutes sortes de ruses. En ce sens, celui d’Erevan’ est nettement plus inventif que son collègue de province. Par exemple, en homme averti, vous avez négocié au départ le prix de votre course de manière à court-circuiter toute estocade finale. 1500 drams. Va pour 1500 drams. Après quoi, vous êtes entré dans la voiture l’esprit assez libre pour contempler la ville ou même converser avec le chauffeur. Et c’est comment chez vous ? qu’il vous fait, sachant que ça ne peut pas être pire qu’ici. C’est alors qu’il convient de prendre un ton résolument critique. Chez nous ? Mais ne croyez pas que la vie y est facile. Tout est très cher et nous avons beaucoup de pauvres. L’homme taxi écoute Radio Liberté. Ce n’est pas à lui que vous ferez gober qu’il n’existe au monde de pays meilleur que le sien. Mais toi ? insiste-t-il, tu touches combien ? Oh, le teigneux ! Il me tutoie comme son frère et ignore qu’il y a indécence à  pousser si loin la curiosité. Pour le punir de son indiscrétion,  vous le noyez dans le vaseux de mille et une arguties économiques. Ici, rétorque-t-il, c’est à peine si tu arrives à nourrir ta famille. Tiens, je fais le taxi. Mais l’essence est si chère que tes 1500 drams ne me feront rien gagner. C’est ça, le type me croit assez naïf pour me servir son boniment. C’est tellement gros que je me sens humilié. Il m’a cloué la langue. Nous arrivons à destination. Comme convenu, je lui sors les 1500 drams convenus, et sans bonus. L’homme me fait la gueule. Pas un mot, pas un merci. Et claque si fort son hayon qu’il semble confier à sa voiture le soin de m’injurier par dépit.

Une autre manière plus subtile, la flatterie. D’emblée, l’homme taxi vous aura reconnu comme étranger. À quoi ? Mais à votre politesse. Les gens d’ici, avoue-t-il, n’ouvrent la bouche que pour dire des grossièretés. J’ai tout de suite senti que vous veniez d’un pays civilisé. Ce n’est pas par l‘argent qu’il vous admettra comme supérieur, mais par la culture. La méthode prend si bien que vous oubliez totalement que vous êtes à la merci d’un félin rarement rencontré.  Sous de tels éloges, vos facultés de vigilance ont aussitôt fondu. Vous bombez le torse, vous soupirez d’aise et quand, en fin de course, l’homme vous donne une tape amicale sur l’épaule en vous disant que pour le prix de la course, ce sera comme voudrez, vous avez déjà lâché votre fromage. À savoir 1 000 drams plutôt que 700. Comme il vous sait citoyen d’un pays libre, il vous a laissé librement le soin de fixer vous-même le montant. En réalité, en vous élevant, l’autre vous a bel et bien réduit à sa cause. Et vous n’êtes qu’un fat.

Une autre fois, voulant me rendre à Garni pour marcher jusqu’à Geghart, j’ai pris un taxi. La veille, j’avais négocié avec le type. J’ai compris trop tard qu’il avait moins d’intelligence de sa propre machine. Il m’avait fallu répéter jusqu’à plus soif que je souhaitais m’arrêter à Garni pour me rendre à pied à Geghart. Oui, mais je connais. Garni, bien sûr, avait-il fait. Sur la route, sa femme nous attendait. Après tout, pourquoi ne pas profiter de la balade ? Or, plus nous roulions et parlions, plus je bouillais de perplexité. Comment, me disais-je, un demeuré comme lui, de surcroît aussi rasé qu’un vieux balai brosse, avait-t-il fait pour se trouver femme à son pied ? Et quelle femme ? Plutôt vive, plutôt propre, plutôt jeune. Encore une qui avait dû fermer les yeux pour se donner une maternité. C’était comme la rencontre d’un porc-épic au sortir de son trou avec la chatte d’une maison bourgeoise. Sans compter que l’homme qui semblait avoir bénéficié d’un cousinage ou d’un retour de service donnait l’impression d’avoir été mis au volant d’un taxi comme on aurait confié une pelle aux mains d’un rond-de-cuir sans travail. Il cherchait son chemin, demandait sa route et roulait comme un forcené. Si bien que bientôt il parut évident que nous avions largement dépassé Garni et que nous approchions de Geghart. Qu’avait-il donc demandé sur la route pour s’égarer de la sorte ? Certainement la voie qui mène  de Geghart à Garni. Je devins fou. Lui assenant comme des coups de marteau : c’est de Garni que je veux partir ! De Garni ! De Garni ! La bêtise était si grosse que j’avais commencé à avoir des doutes. Mais je m’en rendis compte trop tard. Et si le gars avait joué à mal comprendre ? Histoire d’allonger la course. Or, pour allonger la course, il l’avait bien allongée. Et si bien allongée qu’il eut le culot de demander une rallonge sur le prix convenu. J’étais d’autant plus furieux que j’avais pitié de sa femme, persuadé qu’elle n’était pas de mèche avec lui. Mais qui sait après tout ? Je donnai son content à son irritant mari et me jetai sur le chemin pour me laver au plus tôt par la marche de la crasse crétine que j’avais dû endurée.

À Idjevan’, au retour d’une course, mon chauffeur, la calculette mentale surchauffée par la présence d’un étranger dans sa machine, me fait le coup d’une surenchère exorbitante. Mal lui en a pris, car dans ma tête à moi, pour prévenir toute attaque, j’avais déjà préparé mes comptes selon la règle des cent drams au kilomètre. Quoi ? je lui fais, comme s’il m’avait défoncé l’estomac. À l’aller, je t’ai payé 2 000 drams pour vingt kilomètres parcourus, le tutoyant comme un frère qui aurait trahi notre fraternité. Au retour, tu es venu me chercher cinq kilomètres plus loin, ce qui fait 2 500 drams. Et tu m’en demandes 3 500. Je ne suis pas d’ici, mais pas un gogo pour autant. En voulant gagner plus, tu as réussi à perdre un client. Si au moins tu m’avais respecté, je n’aurais pas manqué de faire appel à toi pour d’autres courses. Au lieu de ça, tu me trompes… L’homme bafouille, proteste de sa bonne foi, mais cédant à la pression de mes arguments, ramène le prix à 3 000 drams. Pour une fois, j’avais tenu tête. Mon amour-propre était sauf. Les jours suivants, je passai sous son nez pour chercher un taxi. Mais l’homme n’eut plus jamais affaire à moi.

Loin de moi l’intention d’incriminer ces pauvres diables arméniens. Ils font en plus petit ce que les gros poissons de la politique font en plus grand. C’est tout un pays qui vit au diapason de la rapine. Mais l’impunité alliée à la débrouille soumet les rapports humains à une violence permanente. Dès lors qu’il sort dans la rue, le citoyen doit rester sur ses gardes.  Mais pour se défendre des agressions multiples qui le harcèlent, des plus sournoises aux plus physiques, des plus sourdes aux plus frontales,  qu’elles soient morales ou verbales,  économiques ou politiques, il devient lui-même, à son insu, acteur d’une foire d’empoigne généralisée. Et quand il s’en rend compte, saturé d’un monde qui le hait et dans lequel ne jouent ni le respect des règles, ni le respect de l’autre, il n’a d’issue que de passer outre, de se haïr ou d’accepter ces absurdités qui finiront, comme il le sent, par avoir raison de sa peau.

© photo Denis Donikian

7 août 2010

Trilogie de la marche, de l’arrêt et du paysage.

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 14 h 03 mi
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Vue des hauts de Ltsen

Vous gravissez un chemin douloureux quand brusquement, le souffle court, la fatigue vous cloue sur place. Combien de fois devrez-vous vous arrêter avant d’atteindre les bonnes hauteurs d’où l’œil pourra embrasser enfin ces vastitudes qui dansaient sur votre tête tandis que vous déambuliez encore au fond de la vallée.  Comme vous mettiez péniblement un pied devant l’autre, le nez au sol, au fur et à mesure le panorama s’amplifiait à votre insu dans votre dos. Et maintenant que vous vous affalez dans l’herbe, littéralement terrassé par le pesant du corps et du sac, vous en profitez pour estimer le fruit de vos efforts. C’est alors que tout vient s’éclairer et que s’ouvrent devant vous des profondeurs inouïes de silence et de paix. Le paysage peut enfin donner toute sa mesure. Plénitude intime à l’infini tant les choses semblent occuper leur place dans l’immense concert de sérénité que le ciel compose avec les montagnes, et les montagnes avec les taches de végétation, et la végétation avec les plans d’eau, sans oublier la multitude de plis formés par les ombres que la lumière inscrit sur la terre.

Mais la beauté est une angoisse. Tandis qu’elle flamboie de toutes parts, elle fait masse contre vos yeux, intensifiant autour de vous cette sorte de désert d’avant les hommes ouvrant sa gueule comme un abîme. Et comme rien n’est devant vous à échelle humaine, que la puissance du panorama échappe à votre propre force, vous sentez que votre raison est écrasée et que votre vie passe dans un rythme tragiquement ridicule au regard de ces collines et de ces cimes qui semblent attendre de vous happer. Et plus vos facultés restent éblouies par l’empire de l’espace, plus vous le remplissez de mystère, votre corps devenant un objet entre ses mains, un objet que le temps comprime en permanence.

Ainsi, ballotté entre peur et fascination, votre esprit se raisonne pour occulter la peur et se laisser porter par la fascination. Alors que le ravissement enfle en vous et déborde votre cœur, vous sentez l’impossibilité de porter seul votre joie, frustré d’avoir à ne la savourer qu’en vous-même. Pour partager l’intensité du paysage, il vous faut l’être d’un autre. D’un autre qui s’abreuve comme vous à ce qu’il voit, témoignant ainsi que l’épreuve du spectacle n’existe que par l’homme, que l’absolu de sa somptuosité n’est retenu que par l’esprit qui la crée et l’anime.

Sans hommes pour le boire et le partager, le tableau reste enfermé dans le mutisme de sa géologie. Et plutôt qu’à marcher seul, mieux vaut cheminer au diapason d’une âme choisie pour sa résonnance avec le pays, cet autre qui accueillera comme soi-même l’écho de votre contemplation de la même façon que vous accueillerez le sien. C’est ainsi qu’une rêverie du monde circulera entre ce monde même et vos deux personnes pleinement.

Vue de la route de Makaravank

photos Denis Donikian ©

Les oreillers de Donara

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 2 h 50 mi
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Bientôt trois ans que nous venons coucher chez Donara et son mari. Ils occupent le premier étage d’une vaste demeure et louent le rez-de-chaussée à l’occasion. C’est notre havre, plus apprécié que n’importe quel gîte. Cette fois nous avons bien voulu rompre avec nos habitues et examiner d’autres refuges. Mais nous avons vite reconnu les avantages de la maison de Donara.

Nous nous sommes présentés crottés et suants. Et quand de sa voix chantante, Donara nous a annoncé que la chambre était libre, ce fut comme le début d’un bonheur mettant du baume sur nos égarements dans les hauts de Dilidjan’. Mais rien ne m’enchanta plus que le moment où elle déposa sur mon lit un de ses oreillers vastes et pulpeux qu’elle tapota d’une main experte pour que son moelleux soit aussi doux qu’un sein maternel. Comme si cet oreiller gras et bombé était à l’image de ses générosités. D’ailleurs, quand Donara marche dans la rue, c’est avec la grâce des choses graves. Elle a l’ampleur des femmes ayant donné largement de leur vie. Une retenue dans la parole mais que trahit son élocution naturelle quand elle laisse échapper des sonorités aiguës filant comme des cris d’oiseau. Femme d’intérieur, elle n’oublie jamais de laisser ses chaussons sur le seuil de la porte afin d’entrer pieds nus dans la chambre. Peu importe que vous ne l’imitiez pas. Elle ne froncera pas le sourcil pour autant. Mais s’il vous arrive de monter chez elle, sa terrasse couverte d’un vaste tapis, vous n’oserez pas franchir une ligne au-delà de laquelle tout semble aseptisé comme un lieu calme et doux, ordonné comme un paradis à échelle humaine, suspendu dans les airs.

6 août 2010

De quoi parlent ces pierres ?

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 5 h 53 mi
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Vous traversez des forêts. Vous affrontez des boues. Vous endurez des pluies. Vous marchez à la volonté tandis que votre corps râle. Trop court, votre souffle asphyxie vos muscles. Et en bout de course, si la chance et le temps vous sourient, vous finissez par vous heurter à la carcasse d’une église morte, vieux navire échoué qui a sombré dans une lente et inexorable marée de végétation, mais aussi dans l’esprit végétatif d’une population submergée de soucis. Et vous vous demandez pourquoi vous avez consenti à ces enfers. Vous vous le demandez encore sur le chemin du retour tandis que vous retraversez ces mêmes forêts, pataugez dans ces mêmes boues, rencontrez ces mêmes pluies… Et que votre corps  s’asphyxie. Cette surabondance de petites adversités ne vous aidera pas à trouver une signification à votre marche. Mais plus tard, dans la paix de votre chambre, elle pointera son nez. Et vous saurez alors que ces ruines d’églises parlent de vos propres manques. Edifiées si haut dans les montagnes, ou si retirées dans les forêts, dans les endroits les plus inaccessibles à l’impureté de l’activité humaine, elles semblent faites pour aimanter l’Esprit. Images visibles d’une intime construction. Nul doute que ceux qui avaient décidé de les édifier là n’eussent refusé l’enfer de l’indétermination, de la perdition, de l’enlisement pour permettre en eux la laborieuse montée d’une floraison spirituelle. Rien n’est simple que de tailler une pierre pour l’ajuster à une autre aussi lourde. Mais l’âme s’élève et s’allège à ce prix. Et l’homme regarde à la fin la beauté de l’édifice qui l’a fait. Et le remplissant de son chant, spiritualise la pierre. Et son chant monte de la terre comme une goutte infinie de la grande paix céleste.

Mais maintenant, qu’en est-il des hommes venus après ces hommes-là, dans un pays sans foi ni loi ? Ces ruines d’église se visitent plus qu’elles n’invitent la vie à la joie intérieure. Et pour ces visiteurs d’un jour, l’Etat goudronne les accès et restaure les délabrements. Puis, tant bien que mal, l’Eglise affecte à ce bâtiment religieux un prêtre chargé d’y dire la messe. Mais un prêtre aux mains propres, étranger à  ces lenteurs où la foi montait pierre après pierre la demeure intérieure tendue vers le ciel. Après le grand chambardement de l’athéisme soviétique, voici l’argent, et avec lui la fièvre des intérêts particuliers et les poussées d’un individualisme fuyant tout acte solidaire.

Ainsi, tous ceux qui marchent vers les vieilles églises sentent imperceptiblement qu’un certain sens de la vie a été perdu. Et ils regardent ces défuntes beautés comme les signes d’une absurdité qui a perturbé leur naissance, au mieux comme des soifs qui manquent à leur existence même.

Photo © Denis Donikian ( Eglise de Makaravank)

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