Marcher en Arménie

24 août 2010

Un hôtel, Mosh, à Idjévan’

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 8 h 31 mi
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N’en déplaise au touriste français à l’esprit mal tourné, l’hôtel Mosh n’est ni moche ni consacré à l’onanisme. Le nom d’Onan’ qui figure sur l’enseigne serait l’ancêtre de l’un des propriétaires. En lui rendant hommage, on a cherché sa protection.

Situé sur la rue principale d’Idjévan’, à deux pas du marché, l’hôtel Mosh, puisqu’il faut l’appeler par son nom, a su éviter le mauvais goût  de ses confrères de haut vol que notre chauffeur de taxi nous avait préalablement conseillés. Ils donnaient tous l’impression d’être des îlots de luxe dans un océan de purée. La façade de l’hôtel Mosh, qui n’a que trois ans d’âge, ressemble à une église tranchée nette de la tête au pied. Au soleil croissant de l’aube, elle offre un damier de mille jaunes grâce au tuf dont elle est habillée. Les propriétaires semblent avoir eu le nez creux en devançant le flux naissant de passagers désireux de pousser leur périple jusque dans cette zone de frontières avec l’Azerbeidjan, hier bon voisin, aujourd’hui ennemi juré. C’est qu’hier on villégiaturait peu au-delà de la paisible ville de Dilidjan’, ce morceau d’Helvétie au sein d’un pays béni pour sa pierraille. On rejoignait Idjévan’ seulement pour ses tapis. Commence à poindre aujourd’hui une curiosité pour ses églises profondes, ses panoramas sans frontières, ses solitudes de nature secrètes.

Ce n’est pas un moindre avantage qu’au sortir de cet hôtel, l’attention du client verse immédiatement dans la rue où les uns jouent chaque jour le même rôle que la veille et les autres mènent leur vie selon l’ordre du hasard, les impératifs du besoin ou les appels du désir, s’ils en ont. Aujourd’hui comme chaque jour, on porte le présentoir réfrigéré des glaces pour le mettre bien en vue à droite de l’entrée, sans oublier son parasol. À quelques pas, un fournisseur de farine prend les commandes d’un demandeur de farine qui a garé sa voiture à proximité et en a ouvert si grand le coffre qu’on dirait une gueule avaleuse de farine. Le porteur attitré des sacs de farine, visage fellinien défoncé par les folles embardées de la génétique, s’en colle un contre le ventre et court s’en débarrasser en le déposant dans ces mâchoires en tenaille du client. Après quoi, il tapotera son vieux pantalon et jettera un regard torve sur son entourage. On dirait alors un brigand de grand chemin tout frais sorti d’une parenthèse d’honnêteté. La veille, je l’aurai vu boxer je ne sais qui pour je ne sais quoi. Comme chaque matin aussi, à gauche de cette même entrée, l’un des maîtres de maison ingurgite son café sur l’espèce de terrasse qui jouxte la façade. C’est un colosse qui réunit en un seul corps le Tavit de Sassoun’ et son cheval Poulain-Djalali tels que le sculpteur Kotchar les a figurés. (La veille, sa carcasse juchée sur une chaise douteuse, les bras levés vers la lampe de notre chambre qui ne voulait pas s’éclairer, ses gros doigts tripotant des fils et des vis minuscules, il nous aura servi un numéro de danseuse, ventre à l’air et souffle court).

L’ambiance familiale de l’hôtel Mosh s’éprouve à chaque instant. Vous y êtes comme chez vous. On vous cèdera volontiers le siège du directeur pour que vous consultiez votre messagerie Internet. On vous offrira le café tandis que vous attendrez vos amis. Et au-dessus des chambres, une cuisine et une immense salle vous permettront de préparer votre propre tambouille et de la manger tranquillement. Une dame, spécialement affectée à ces lieux, vous proposera même de s’y employer pour vous tandis que vous partirez en ballade l’esprit léger. Et quel bonheur ce fut, après avoir reçu la saucée et galéré dans la gadoue au cours d’une promenade en forêt de Girants, de nous jeter sur le poulet-frites-salade commandé le matin même ! Le meilleur des rêves pour un corps affamé.

17 août 2010

Le train vers Vanadzor

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 3 h 03 mi
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Nous marchions sur la voie ferrée en direction du tunnel quand un homme a surgi au loin s’avançant vers nous. C’est à nous qu’il semblait en vouloir. Petit point grandissant sur fond de gueule sombre. Et quand il vint à notre hauteur, ce fut pour nous prévenir que le train de Vanadzor s’apprêtait à passer.

Remise en état, la voie a conservé ses traverses de chêne. Fatiguées par des années d’attente et d’inaction, elles tiennent encore solidement leur rôle. La végétation qui avait passé la voie au cours de ces années noires aura été impitoyablement réduite pour libérer les rails.

Et maintenant, il arrive. La locomotive s’annonce par un front bleu. Son bruit de fer raye d’un coup les temps morts qui ont suivi la difficile indépendance du pays. Des joyeusetés fusent de cet ébranlement animal. L’un des conducteurs fait brailler le signal au moment de passer devant nous et nous salue de la main. Un signe qui nous indique que c’est reparti. Le cri se répercute contre les falaises avant de se diluer dans le ciel. Les roues de fer claquent sur les jointures. Citernes rouillées et wagons de chargement défilent devant nos yeux. Ave l’avenir !

12 août 2010

L’hirondelle de sept heures cinquante-quatre

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 18 h 51 mi
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Lourde, lente fut la nuit, minée par les fatigues des jours précédents. J’ai ouvert la porte pour m’en libérer. Et tout à coup l’aube a sailli devant moi. Les verts flamboyaient de toutes parts. Et le ciel doucement se mit à perfuser sa paix dans tout le corps. Dilidjan’ entamait à peine sa première ascension vers le grand jour. Je demeurai quelques instants sous l’averse de l’air. Mes yeux cherchant à tout absorber pour conserver le souvenir de cette joie des choses qui vibrait partout secrètement. Une hirondelle dériva brusquement d’un bord à l’autre du cadre qui s’offrait à mes yeux. Elle dessinait de son vol le plaisir d’être libre en laissant derrière elle un sillon sonore striant la souple fraîcheur du temps. Elle voletait, plongeait, suivait une courbe, disparaissait puis revenait plus vive encore, plus amicale, comme si elle jouait pour mes yeux dans un air de musique rieuse la pleine jouissance de son corps. Que serait, me dis-je, le ciel sans elle de Dilidjan’? Un jour terne. Une façon triste d’être au monde. Un éclat impuissant.

9 août 2010

Taxis d’Idjévan’ ou d’ailleurs

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 1 h 58 mi
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De part et d’autre de la rue principale d’Idjévan’, ils sont aux aguets, les hommes taxis. S’il vaut par son type de travail comme espèce singulière, l’homme taxi arménien n’en demeure pas moins un condensé de tous les hommes arméniens fixés en Arménie.  Qu’il vous parle, qu’il vous courtise ou qu’il vous trompe, c’est en écho à tous ses compatriotes qui vivent hors de sa machine. Or, pour un Arménien d’Arménie, un Arménien de l’espèce diasporique n’est pas un Arménien ordinaire. Certes, tous deux ont en partage des pans de la même histoire et de la même culture, mais ils cessent d’être frères dès lors qu’ils ne vivent pas dans la même économie. L’Arménien de la diaspora serait assez riche pour avoir du plaisir à voyager dans une Arménie pauvre. Et comme n’importe quel touriste circulant en Arménie, cet Arménien nomade est au regard de l’Arménien sédentaire aussi exotique que n’importe quel allogène jouissant du privilège de voyager. Peu lui chaut à l’indigène que vous soyez étudiant ou retraité, travailleur précaire ou locataire d’un cagibi, à l’étroit dans un maigre salaire, divorcé transi, veuf paumé ou célibataire qui quête l’amour. Être d’ailleurs ça vous marque. Car ailleurs qu’en Arménie, on n’est pas forcé de vivre au jour le jour. Ainsi,  l’injustice dans laquelle l’autochtone n’a aucune part lui paraît d’autant plus immorale qu’elle le maintient économiquement au-dessous de vous. Dès lors quel mal y aurait-il à ce qu’il donne un coup de pouce pour réparer partiellement cet accroc en vous escroquant au passage ? Après tout, n’êtes-vous pas tous deux arméniens ? Et ne venez-vous pas vous-même d’un pays où le capitalisme ajoute à l’art de vivre bien l’art de voyager loin ? D’ailleurs, quel capitalisme serait assez pur pour s’exprimer sans voler autrui ? Donc pourquoi notre Arménien d’Arménie se priverait-il de pousser le prix de la course un peu plus haut que son coût réel ?

Montez dans la voiture d’un homme taxi arménien, claquez la portière, laissez-vous porter par la vitesse et vous aurez l’impression d’être entré dans la cage d’un fauve. Non que le chauffeur veuille vous dévorer à pleines dents, mais dans le secret de sa bouillonnante cervelle, il songe déjà à vous grignoter ce surplus qui ajoutera à son bénéfice légal un bénéfice de satisfaction personnelle. Tout le temps que vous serez avec lui enfermé dans la carcasse de son véhicule, il n’aura de cesse qu’il ne trouve le défaut de votre cuirasse pour choisir la formule la plus à même de vous soutirer plus que le prix de la course. Comme vous jouez au taiseux, il vous imite. Mais son mutisme est actif. L’homme cherchera n’importe quel prétexte pour débusquer votre parole. Car parler, c’est vous trahir. Sitôt que vous aurez introduit dans sa cage votre accent étranger, il avancera ses pions et calculera le moment où il vous décochera son prix.

Ainsi, l’homme taxi arménien peut vous lancer plusieurs types de question propice à vous faire sortir du bois. Dois-je tourner à droite ou à gauche ? Quel est le numéro de la rue ? Vous venez de quel pays ? De fait, il vous aura flairé dès l’instant où vous avez prononcé le mot de votre destination. Vous aurez beau vous fendre de votre meilleur accent local, il aura senti votre effort et détecté cette petite glissade sur telle ou telle consonne qui dessine les contours de votre origine et laisse transparaître votre faiblesse.  Et dès lors, vous êtes fait. L’homme se contente de conduire, et sait déjà comment il va vous piéger et combien il va vous prendre.

Mais l’homme taxi arménien peut déployer toutes sortes de ruses. En ce sens, celui d’Erevan’ est nettement plus inventif que son collègue de province. Par exemple, en homme averti, vous avez négocié au départ le prix de votre course de manière à court-circuiter toute estocade finale. 1500 drams. Va pour 1500 drams. Après quoi, vous êtes entré dans la voiture l’esprit assez libre pour contempler la ville ou même converser avec le chauffeur. Et c’est comment chez vous ? qu’il vous fait, sachant que ça ne peut pas être pire qu’ici. C’est alors qu’il convient de prendre un ton résolument critique. Chez nous ? Mais ne croyez pas que la vie y est facile. Tout est très cher et nous avons beaucoup de pauvres. L’homme taxi écoute Radio Liberté. Ce n’est pas à lui que vous ferez gober qu’il n’existe au monde de pays meilleur que le sien. Mais toi ? insiste-t-il, tu touches combien ? Oh, le teigneux ! Il me tutoie comme son frère et ignore qu’il y a indécence à  pousser si loin la curiosité. Pour le punir de son indiscrétion,  vous le noyez dans le vaseux de mille et une arguties économiques. Ici, rétorque-t-il, c’est à peine si tu arrives à nourrir ta famille. Tiens, je fais le taxi. Mais l’essence est si chère que tes 1500 drams ne me feront rien gagner. C’est ça, le type me croit assez naïf pour me servir son boniment. C’est tellement gros que je me sens humilié. Il m’a cloué la langue. Nous arrivons à destination. Comme convenu, je lui sors les 1500 drams convenus, et sans bonus. L’homme me fait la gueule. Pas un mot, pas un merci. Et claque si fort son hayon qu’il semble confier à sa voiture le soin de m’injurier par dépit.

Une autre manière plus subtile, la flatterie. D’emblée, l’homme taxi vous aura reconnu comme étranger. À quoi ? Mais à votre politesse. Les gens d’ici, avoue-t-il, n’ouvrent la bouche que pour dire des grossièretés. J’ai tout de suite senti que vous veniez d’un pays civilisé. Ce n’est pas par l‘argent qu’il vous admettra comme supérieur, mais par la culture. La méthode prend si bien que vous oubliez totalement que vous êtes à la merci d’un félin rarement rencontré.  Sous de tels éloges, vos facultés de vigilance ont aussitôt fondu. Vous bombez le torse, vous soupirez d’aise et quand, en fin de course, l’homme vous donne une tape amicale sur l’épaule en vous disant que pour le prix de la course, ce sera comme voudrez, vous avez déjà lâché votre fromage. À savoir 1 000 drams plutôt que 700. Comme il vous sait citoyen d’un pays libre, il vous a laissé librement le soin de fixer vous-même le montant. En réalité, en vous élevant, l’autre vous a bel et bien réduit à sa cause. Et vous n’êtes qu’un fat.

Une autre fois, voulant me rendre à Garni pour marcher jusqu’à Geghart, j’ai pris un taxi. La veille, j’avais négocié avec le type. J’ai compris trop tard qu’il avait moins d’intelligence de sa propre machine. Il m’avait fallu répéter jusqu’à plus soif que je souhaitais m’arrêter à Garni pour me rendre à pied à Geghart. Oui, mais je connais. Garni, bien sûr, avait-il fait. Sur la route, sa femme nous attendait. Après tout, pourquoi ne pas profiter de la balade ? Or, plus nous roulions et parlions, plus je bouillais de perplexité. Comment, me disais-je, un demeuré comme lui, de surcroît aussi rasé qu’un vieux balai brosse, avait-t-il fait pour se trouver femme à son pied ? Et quelle femme ? Plutôt vive, plutôt propre, plutôt jeune. Encore une qui avait dû fermer les yeux pour se donner une maternité. C’était comme la rencontre d’un porc-épic au sortir de son trou avec la chatte d’une maison bourgeoise. Sans compter que l’homme qui semblait avoir bénéficié d’un cousinage ou d’un retour de service donnait l’impression d’avoir été mis au volant d’un taxi comme on aurait confié une pelle aux mains d’un rond-de-cuir sans travail. Il cherchait son chemin, demandait sa route et roulait comme un forcené. Si bien que bientôt il parut évident que nous avions largement dépassé Garni et que nous approchions de Geghart. Qu’avait-il donc demandé sur la route pour s’égarer de la sorte ? Certainement la voie qui mène  de Geghart à Garni. Je devins fou. Lui assenant comme des coups de marteau : c’est de Garni que je veux partir ! De Garni ! De Garni ! La bêtise était si grosse que j’avais commencé à avoir des doutes. Mais je m’en rendis compte trop tard. Et si le gars avait joué à mal comprendre ? Histoire d’allonger la course. Or, pour allonger la course, il l’avait bien allongée. Et si bien allongée qu’il eut le culot de demander une rallonge sur le prix convenu. J’étais d’autant plus furieux que j’avais pitié de sa femme, persuadé qu’elle n’était pas de mèche avec lui. Mais qui sait après tout ? Je donnai son content à son irritant mari et me jetai sur le chemin pour me laver au plus tôt par la marche de la crasse crétine que j’avais dû endurée.

À Idjevan’, au retour d’une course, mon chauffeur, la calculette mentale surchauffée par la présence d’un étranger dans sa machine, me fait le coup d’une surenchère exorbitante. Mal lui en a pris, car dans ma tête à moi, pour prévenir toute attaque, j’avais déjà préparé mes comptes selon la règle des cent drams au kilomètre. Quoi ? je lui fais, comme s’il m’avait défoncé l’estomac. À l’aller, je t’ai payé 2 000 drams pour vingt kilomètres parcourus, le tutoyant comme un frère qui aurait trahi notre fraternité. Au retour, tu es venu me chercher cinq kilomètres plus loin, ce qui fait 2 500 drams. Et tu m’en demandes 3 500. Je ne suis pas d’ici, mais pas un gogo pour autant. En voulant gagner plus, tu as réussi à perdre un client. Si au moins tu m’avais respecté, je n’aurais pas manqué de faire appel à toi pour d’autres courses. Au lieu de ça, tu me trompes… L’homme bafouille, proteste de sa bonne foi, mais cédant à la pression de mes arguments, ramène le prix à 3 000 drams. Pour une fois, j’avais tenu tête. Mon amour-propre était sauf. Les jours suivants, je passai sous son nez pour chercher un taxi. Mais l’homme n’eut plus jamais affaire à moi.

Loin de moi l’intention d’incriminer ces pauvres diables arméniens. Ils font en plus petit ce que les gros poissons de la politique font en plus grand. C’est tout un pays qui vit au diapason de la rapine. Mais l’impunité alliée à la débrouille soumet les rapports humains à une violence permanente. Dès lors qu’il sort dans la rue, le citoyen doit rester sur ses gardes.  Mais pour se défendre des agressions multiples qui le harcèlent, des plus sournoises aux plus physiques, des plus sourdes aux plus frontales,  qu’elles soient morales ou verbales,  économiques ou politiques, il devient lui-même, à son insu, acteur d’une foire d’empoigne généralisée. Et quand il s’en rend compte, saturé d’un monde qui le hait et dans lequel ne jouent ni le respect des règles, ni le respect de l’autre, il n’a d’issue que de passer outre, de se haïr ou d’accepter ces absurdités qui finiront, comme il le sent, par avoir raison de sa peau.

© photo Denis Donikian

7 août 2010

Les oreillers de Donara

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 2 h 50 mi
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Bientôt trois ans que nous venons coucher chez Donara et son mari. Ils occupent le premier étage d’une vaste demeure et louent le rez-de-chaussée à l’occasion. C’est notre havre, plus apprécié que n’importe quel gîte. Cette fois nous avons bien voulu rompre avec nos habitues et examiner d’autres refuges. Mais nous avons vite reconnu les avantages de la maison de Donara.

Nous nous sommes présentés crottés et suants. Et quand de sa voix chantante, Donara nous a annoncé que la chambre était libre, ce fut comme le début d’un bonheur mettant du baume sur nos égarements dans les hauts de Dilidjan’. Mais rien ne m’enchanta plus que le moment où elle déposa sur mon lit un de ses oreillers vastes et pulpeux qu’elle tapota d’une main experte pour que son moelleux soit aussi doux qu’un sein maternel. Comme si cet oreiller gras et bombé était à l’image de ses générosités. D’ailleurs, quand Donara marche dans la rue, c’est avec la grâce des choses graves. Elle a l’ampleur des femmes ayant donné largement de leur vie. Une retenue dans la parole mais que trahit son élocution naturelle quand elle laisse échapper des sonorités aiguës filant comme des cris d’oiseau. Femme d’intérieur, elle n’oublie jamais de laisser ses chaussons sur le seuil de la porte afin d’entrer pieds nus dans la chambre. Peu importe que vous ne l’imitiez pas. Elle ne froncera pas le sourcil pour autant. Mais s’il vous arrive de monter chez elle, sa terrasse couverte d’un vaste tapis, vous n’oserez pas franchir une ligne au-delà de laquelle tout semble aseptisé comme un lieu calme et doux, ordonné comme un paradis à échelle humaine, suspendu dans les airs.

25 juillet 2010

Des pluies et des silences

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 7 h 13 mi
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Pour le citadin coutumier des cafés et des asphaltes, marcher suppose de consentir aux brusques variations du ciel. C’est dire que le temps est une composante de la marche. Qu’il fasse beau ou qu’il fasse mauvais, le marcheur a pour devoir de contenir son humeur contre l’assaut des intempéries. D’ailleurs, aurait-il d’autres choix ? Aucun. Que la pluie le surprenne en pleine forêt et l’oblige au plus vite à sortir sa cape, que les gouttes s’abattent sur lui avec la même force que sur la moindre feuille, que l’eau s’empare de ses chaussettes, que ses chaussures glissent sur les boues ou s’enfoncent dans les terres spongieuses, et le voici ramené à sa vulnérabilité d’homme primitif. C’est qu’il éprouve alors sa vie comme une fragile résistance au temps. Surtout dans ces moments où la forêt efface devant lui tout repère humain. Où les chemins sont sous la domination d’une végétation toute-puissante. Où aucun semblable ne vient à sa rencontre pour le rassurer et heureusement humaniser une nature donnant libre cours à l’expression de son élan vital.  Sans parler des silences que les bruits de la pluie rendent plus durs, plus terriblement sauvages, comme s’ils précédaient une menace. Ces silences sourds qu’aucun frottement, aucune cadence ne vient troubler. Silences de respiration végétale, si imperceptibles que les multitudes de vies qui fleurissent autour de vous semblent abîmées dans un sommeil de vastes profondeurs, et si chastes qu’ils vous fontt parfois désirer le bruit rauque de l’humaine agitation. De fait, si la pluie donne vie à l’activité organique de la nature, celle-ci fait son œuvre dans une discrétion la plus absolue, comme si son mutisme faisait partie intégrante de ses manifestations physiques, toutes ces plantes et leurs fleurs qui s’ingénient à déployer leurs différences, c’est-à-dire leurs personnalités morphologiques et olfactives.

Dormir dans la forêt

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 7 h 11 mi
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Nous avons marché sans savoir, marché longtemps, et nous voici à présent dans la certitude que la nuit va tomber, même si, en ce jour de juin, l’heure tardive reste encore assez claire. Mais il nous faut devancer l’obscurité. Et la pluie qui pourrait à chaque instant se jouer de nous. C’est dans un coude du chemin que nous dresserons la tente, là où les herbes hautes feront un tapis de fortune. L’aire est relativement dégagée sur plusieurs mètres, tant à gauche qu’à droite. Le ciel ouvert largement. Des nuages s’y chevauchent, des sombres, des gris ou des blancs vaporeux. Et au-delà, s’ouvre parfois la douceur océane de l’espace.

À peine mise en place, tirée aux quatre coins, la tente produit aussitôt son effet d’île ancrée dans l’inconnu vivant de l’univers. Vulnérable aux bruits de la nuit. Impuissante aux moindres incidents. Mais elle tient dans ses bras notre solitaire incertitude.

Nous mettons sous sa protection tout ce qui risque d’être mouillé ou d’attirer les prédateurs. Aussitôt, les sacs à dos sont vidés, et l’intérieur se transforme en capharnaüm. Les chaussures resteront dehors sous le double toit. Les chaussettes trempées, elles aussi. Nous faisons chauffer des nouilles et nous mangeons tomates, concombres et pâté végétal. Les fermetures éclair des sacs de couchages vont et viennent sur leurs rails. Nos pieds sont mis au sec dans des chaussettes. Je tremble de froid. Je maudis l’idée d’avoir cru aux paroles du conseilleur qui m’avait indiqué ce chemin. Paroles faciles, marche naufragée.

Maintenant la pluie tombe. Le ciel sur nous déverse un surcroît de malédiction. Incontinent comme je le suis, je me lèverai à plusieurs reprises, chaque fois enlevant mes chaussettes, tirant la double fermeture éclair de l’entrée, affrontant le mal de mes articulations. Alors, debout dans la nuit, pieds nus dans les herbes humides, mais l’œil et l’oreille en alerte, je lâcherai mes eaux avant de recommencer une à deux heures plus tard.

J’ai des plongées dans un sommeil intermittent, hanté d’ours ou d’animaux à griffes et à crocs, espérant que la lumière du jour viendra au plus tôt nous remplir de sa bénédiction, après les troubles épreuves de la nuit.

Un enfer de fleurs

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 7 h 08 mi
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Dès lors que nous aurons décidé de franchir les frontières du connu, nous défoncerons de la poitrine des murs et des murs de végétation. Brisant, pour avancer, ces architectures improvisées que construit chaque plante avec ses voisines, toutes animées par un même tropisme vers la lumière. C’est une quête où chacune se dresse et se faufile en jouant des coudes contre ses concurrentes. Ainsi se tressent d’inextricables forcements vers le ciel, toutes les tiges se tenant les unes aux autres selon une solidarité à la fois nécessaire et fragile. Et quand la jambe qui se tend en abat dix, des dizaines d’autres sont entraînées dans le même dérangement. L’homme, qui ne progresse qu’au rythme d’un pas multiplié et destructeur, ne laisse pour trace de son passage qu’une pitoyable détresse. Jusqu’au moment où son œil tombe en arrêt devant des émergences florales qu’une grâce subtile tient en suspens dans les airs, comme des notes de couleur produites au prix d’une surabondance de poussées. Pareilles à ces tiges velues de coquelicots aux têtes aveugles qui dansent autour de celle qui les a devancées en ouvrant son panache orange et rouge. Ou cet ophrys  d’un rose ardent. Ces clochettes suspendues par grappes d’un bleu plus vif qu’un ciel lumineux. Ces ombellifères jaunes déployés comme des parapluies. Ces boules cotonneuses.  Ces lys jaunes… Et quand la pluie accroche ses dernières gouttes sur les ombelles blanches, que le soleil jette sur elle sa profusion de lumière, votre œil se saisit du hasard divin où tout scintille dans le calme précaire d’un poudroiement d’étoiles.

20 juillet 2010

Vers Aghardzine

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 16 h 48 mi
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On nous avait dit que c’était possible. Partir de Fiolettovo pour gagner le couvent d’Aghardzine. A pied par les collines en traversant les forêts. Depuis, cette randonnée n’avait cessé de hanter notre imaginaire amoureux de terres profondes. Une folie. Une percée dans l’inconnu total. Un devoir de pèlerin d’avant les routes, sur les sentiers de la nature et de la spiritualité. Dans le pur, l’intouché, le mystique.

Nous nous sommes fiés à Vilik, chauffeur de taxi à Dilidjan’, pour qu’il nous aide à mettre le pied sur la bonne voie. Sur les premières pentes, les Molokans de Fiolettovo, buveurs de lait, cultivent le chou. Vilik interroge d’abord un frêle vieillard à barbe blanche couvert d’un chapeau de paille. Mais oui, qu’il fait, on peut rejoindre Aghardzine. Mais mieux vaut demander à plus jeune que moi. Comme mon voisin qui est là. Le voisin est un solide gaillard d’une quarantaine d’années. Parlant le russe et rien que le russe, il explique, réexplique, puis dessine, avec une patience empreinte de charité, l’itinéraire à suivre sur une minuscule feuille de carnet que lui présente Vilik. Il faut grimper jusqu’à la crête, dit-il. Vous devriez alors tomber sur un abri de fer rouillé couleur jaunâtre. Prendre ensuite le sentier de droite qui conduit à un col d’où on aperçoit des sortes de hangar, continue-t-il en faisant deux rectangles.  C’est là qu’il vous faudra demander. Un conseil : si vous vous perdez, n’hésitez pas à emprunter n’importe quel chemin sur votre droite de façon à tomber sur cette route. Nous échangeons des numéros de téléphone portable. De la sorte, dans les moments d’égarement, il nous suffira de téléphoner à Vilik qui téléphonera au Molokan’ et reviendra à nous.

Et maintenant, à nous le flanc de la colline. Abrupt, cruel, glissant, humide mais parsemé de  marguerites sauvages et de coquelicots.

Plus nous montons, plus le paysage sur la vallée et le village des Molokans s’ouvre à nous généreusement. Partout une abondance de fleurs poussant sans entrave. Il est trois heures de l’après-midi et le ciel s’assombrit déjà, grisant les verts et embrumant le bas des collines. Bientôt, nous voici juste au-dessous de la ligne où affleure le ventre des nuages. Puis tout se désagrège. Nous côtoyons des blancs vaporeux et mouvants. Mais les pieds immergés dans des flots de végétation ininterrompue, aux fleurs moins hautes en raison d’une lumière moins dense.  Nous rencontrons notre première pluie, fine et harcelante. Il faut sortir les capes. L’abri jaunâtre et le chemin se montrent à nous. Puis le col. Et nous tombons alors dans l’enfer. Celui où les chemins se laissent dévorer par l’intraitable marée verte. Un enfer de fleurs à hauteur d’homme. Personne ne sera passé par là, tant les herbes auront eu le temps et la joie de pousser librement vers le haut.


21 octobre 2009

Dilidjan, le ciel après les pluies

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 16 h 26 mi
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Tombez à Dilidjan un jour de pluie, et vous regarderez les nuages, rongeant les collines environnantes, comme des monstres cherchant à vous déchirer la tête. Rien à y faire. L’humidité vous pénètre et vous met l’esprit en lambeaux. La grisaille s’agrippe à vos vêtements et hachure tout ce sur quoi se posent vos yeux. Les voitures semblent fuir et les gens traverser au plus vite le vaste carrefour dont les bras s’étoilent au bas de la ville. Le vert sombre des collines brasse les arbres en quelque chose de menaçant. On est comme dans le fond d’une nasse d’où on ne saurait oser sortir. Toute la végétation semble accablée par cette pluie qui la frappe à grands coups. Les toitures résonnent. Les feuilles émettent des bruits mats comme des notes résignées. Les chambres sont si froides qu’elles poussent à vivre sous l’édredon. Vous désespérez de pouvoir retrouver votre colline, celle qui vous parut un Éden aux lumières vibrantes de calme, et qui était comme un balcon ouvert sur la ville et la grande vallée. Vous avez arrêté un petit vieux, à coup sûr expert en météorologie locale, pour lui demander : « Haïrik, croyez-vous qu’il fera le même temps demain ? » « Le même », répondra-t-il, comme s’il laissait abattre sur votre âme le couperet d’une fatalité. Et vous remontez votre rue, évitant les flaques, malheureux de cette affirmation selon laquelle demain sera aussi inexorable qu’aujourd’hui. Vous aviez cru à une accalmie et vous vous voyiez déjà rejoindre votre site de prédilection pour laisser monter en vous-même le murmure joyeux de ces moments-là et la nostalgie des nudités naïves quand s’embrassaient les corps, les fleurs et les insectes, comme des vols qui se posent, par petites touches, au gré des désirs et des parfums sauvages. Mais la pluie persistante aura transformé votre minuscule paradis en un champ de boue. Et vous vous endormirez avec l’espoir que demain l’autobus de Dilidjan à Erevan vous sortira au plus vite de cette cuvette, car des impératifs vous obligent à rejoindre la capitale… Au matin, le ciel cynique aura des éclats de rire intenses. Un ciel comme vous en aviez rêvé et comme vous l’aviez autrefois embrassé des yeux. L’autobus tournera sur le carrefour pour prendre son élan avant de gravir la côte tortueuse jusqu’au tunnel, au bout duquel surgit toujours un autre monde.

Septembre 2009

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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Le site MARCHER en ARMENIE a pour but de faire partager des expériences de randonnées dans les provinces arméniennes, de donner des informations pratiques, de créer des liens vivants entre la diaspora et les villageois, mais aussi de promouvoir un tourisme d’entraide et de découverte. Ce site appartient à tous ceux qui souhaitent joindre l’utile à l’agréable, la rencontre et la promenade, la culture et la nature. Nous invitions ceux qui ont écrit sur leur voyage à pied en Arménie à nous soumettre leur texte et leurs photos.

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