Marcher en Arménie

6 août 2010

Le pays de la foi perdue

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 5 h 35 mi

Décharge de Gyumri . Photo de Denis Donikian ©

*

L’indépendance  a débraillé les Arméniens. Leur langue se déboutonne à tout va. Ils s’offrent une débauche de paroles comme s’ils respiraient l’air du large, celui de la démocratie. Car plus ils parlent, plus ils se sentent citoyens. La critique subjective étant, à leurs yeux, consubstantielle au sentiment de citoyenneté. Mais cheminez dans ce pays à la rencontre de ses hommes et vous entendrez rarement de leur bouche autre chose que des paroles de frustration. Comme si le vent du large s’était rabattu contre eux en tempête. Et s’ils ne se plaignent pas ouvertement, leurs conditions de vie aussi absurdes qu’humiliantes suffisent à parler pour eux. Le pays est jugé à l’aune des amputations économiques et politiques que chacun subit. Qu’il soit, comme c’est souvent le cas, propriétaire de sa maison, l’Arménien ne se sent pas moins pauvre en raison du souci qui le mine au quotidien à devoir gagner sa pitance. Mais, ingénieux comme il est, il semble rarement à court. On se prépare contre l’hiver en confectionnant des conserves, en faisant sécher des légumes, en stockant du sucre, du riz ou du blé concassé… Ce qui alimente la critique est ce qui ronge l’âme, à savoir l’angoisse permanente liée aux nécessités de l’existence. De fait, il n’est pas erroné de dire que l’Arménie donne l’impression de baigner dans un pessimisme exacerbé qui déborde les cerveaux et autorise toutes sortes de fuites, qu’elles soient physiques ou mentales.

La trouble agitation qui sous-tend la vie sociale vient du fait que chaque citoyen doive engager sa force de survivance dans un ensemble inextricable d’autres forces tendues vers le même souci. L’image de vie policée que donne le pays n’est qu’illusion. Car sitôt qu’on pénètre dans la tête des gens tandis qu’ils se livrent à vous, on perçoit des luttes pour la préservation individuelle, des poussées rapaces et des flux d’intérêts qui s’entrecroisent et cherchent à grappiller constamment du bien partout où c’est possible, souvent même sur le bien d’autrui. La loi mentale dominante consiste à contenir ou à contourner les menaces des prédateurs en devenant prédateur soi-même. Le meurtre des entreprises publiques a jeté les Arméniens dans des formes de commerce qui épousent toute la panoplie de la rapine, allant de la tromperie ouverte au chantage à la compassion, l’autre étant vu comme une poche dont il faut aspirer le contenu. En ce sens, tous les moyens sont bons. (Mais pour un commerçant honnête, vendre équivaut à un acte de mendicité.) De fait, on vit dans un climat permanent de sourde violence, fondé sur un non moins permanent sentiment de suspicion.

On peut dire sans hésiter que les trois premiers présidents de la république d’Arménie ont une part égale de responsabilité dans l’orchestration du climat délétère qui sévit de nos jours. Ils ont troublé les règles et violé les institutions, soit en bafouant la voix des électeurs, soit en ouvrant les vannes d’un capitalisme frénétique, et donc en laissant s’exprimer les instincts les plus sauvages. Ils ont cassé les usines et favorisé le rapt des biens publics. Au travail des gens, ils ont préféré le travail de l’argent. Certes, toute guerre a des faims d’ogresse. L’Arménie a dû répondre à l’urgence de l’auto-défense et à la légitimité de son combat au Kharabagh. Mais dès lors, comment comprendre qu’au moment où elle sacrifiait ses enfants, aient émergé en toute impunité des fortunes colossales, les présidents donnant le la en la matière ? Comment fermer les yeux sur ces palais d’autant plus monstrueux qu’ils défient l’imagination et scandalisent le cœur ? C’est que les politiques semblent préoccupés à faire des lois qui favorisent davantage leurs intérêts qu’elles ne servent à effacer la pauvreté. Ainsi en créant une fratrie soudée autour de ses propres avantages, les chefs ont gardé l’assurance de conserver leur charge soit par le marchandage, soit par la force, soit par le mensonge, soit par la fraude.

Il suffit d’avoir des yeux et des oreilles pour lire et entendre l’abîme qui s’est creusé entre les autorités et les citoyens. Un abîme de méfiance et de dégoût. La vie sociale n’est qu’une litanie de déchirements et la vie politique une rengaine d’inimitiés qui ruinent les rêves.

Depuis que je les fréquente, les Arméniens ont toujours affiché leur envie de déserter l’Arménie (tandis que ceux de la diaspora y cherchent un enchantement. C’est que l’Arménie se visite d’autant mieux qu’elle se vit mal). Hier, ils voulaient goûter au monde, aujourd’hui  le dégoût les pousse hors du pays. Nombreux sont ceux qui choisissent la fuite par le sauve-qui-peut, préférant les aléas d’une émigration hasardeuse à leur asphyxie au pays. Combien de familles amputées de leurs enfants n’avons-nous pas rencontrées ! Mais combien d’autres s’échappent en tirs groupés pour éviter cette amputation ! Les adolescents rêvent unanimement de partir loin et vite. Toutes les étudiantes en langues étrangères n’ont d’autre idée que celle de se trouver un homme à l’étranger avant qu’elles ne cèdent à la pression de leur famille et se condamne à supporter toute leur vie les affres d’une société archaïque. Plutôt la modernité hors du pays que l’indignité chez elles.  Quand on cesse d’attendre une lueur, on se cherche un ailleurs. En fait, on peut subir l’hostilité un temps, on ne peut la souffrir tout le temps.

Qu’on se mette un instant dans la peau d’un citoyen arménien. Ni aimé, ni respecté, ni protégé, ni rassuré. Ballotté entre un président illégitime et des politiciens affairistes, une police qui peut vous tuer un homme en garde à vue, une justice aux ordres, des journaux de plus en plus à l’étroit, une médecine douteuse, des hôpitaux sans humanisme, une système éducatif vénal, une Eglise riche, une armée qui humilie le troufion, une indépendance aliénée et toute une multitude grouillante de petits prédateurs aux aguets dans les rues et les administrations. Et faites-vous une vie avec ça. D’où ces expressions populaires : Khoujane yerkir (pays voyou), aprélou degh tchi(ce n’est pas un endroit où vivre).

Denis Donikian

© Photo Denis Donikian

Complément d’information :

D’après les résultats d’un sondage réalisé par le centre britannique d’opinion publique « Gallup international » (auprès de 13 000 personnes dans 12 républiques post-soviétiques, sans préciser le nombre de personnes interrogées en Arménie), 39% de la population arménienne souhaiteraient quitter définitivement le pays, alors que ce taux est de 14% pour la Géorgie et de 12% pour l’Azerbaïdjan. 44% de la population arménienne souhaitent quitter temporairement le pays pour l’étranger en quête d’un travail. Il s’agit des plus mauvais résultats dans l’espace de la CEI, selon Haykakan Jamanak.
Sur fond de ce sondage, Haykakan Jamanak rend également compte du « Rapport mondial sur le développement humain 2009 » publié par le PNUD, qui relève que depuis l’indépendance, le nombre de personnes ayant émigré d’Arménie se situe entre 800 000 et 1 000 000. Au cours du premier semestre de 2009, le nombre de personnes qui ont émigré d’Arménie est de 30 000 (23 100 pour la même période de 2008). Les auteurs du rapport observent que le souhait de quitter l’Arménie et l’indifférence vis-à-vis de l’avenir de ce pays s’enracinent de plus en plus au sein de la société arménienne.

Service de presse de l’ambassade de France en Arménie

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Un commentaire »

  1. Je trouve très triste le texte ci-haut…Je rentre d’Arménie après un voyage de 3 semaines.
    Evidemment j’ai vu un jeune pays avec de vieilles infrastuctures,des cicatrices d’un passé douleu-
    reux peut-être ? Curieusement la démocratie,plus de liberté ne conduisent pas nécessairement à
    un avenir meilleur.Ici,au Québec,au coeur de l’Amérique,nous n’avons pas eu à subir l’invasion,la
    guerre.Mais nos politiciens et tous les gens qui gravitent autour,ne se gênent pas pour en mettre
    plein leurs poches.
    Ça me rappelle une chanson de Sylvain Lelièvre:Qu’avons-nous fait de nos rêves.Un texte fort
    qui résume très bien les rêves utopiques de l’Humain.
    Pour l’ecouter:aller sur You Tub…
    Malgré cela je le répète:Dieu bénissse l’Arménie

    Commentaire par Marc Hawey Québec — 27 juin 2012 @ 11 h 41 mi | Réponse


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