Marcher en Arménie

1 novembre 2009

La colonne branlante, avatar chrétien d’une phallusolâtrie arménienne

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par Denis Donikian

Cette colonne branlante, qui se dresse dans la cour sud du couvent de Tatev, lui est aussi consubstantielle que le Buisson ardent au monastère de Sainte-Catherine dans le Sinaï, la Petite Sirène au port de Copenhague ou le Davit de Sassoun à la gare ferroviaire d’Erevan. Et pourtant la comparaison de notre stèle avec cette variété de pyracantha, (qui se substitua par le subterfuge de la légende, à la biblique aubépine), mais aussi avec les deux statues de bronze, souffre d’une rivalité déloyale. Ici, pas de récit biblique, pas de littérature, pas d’artiste. Le gotogh syoun, œuvre d’un génie anonyme, s’affiche comme une simple prouesse architecturale sans qu’aucune histoire, inventée ou réelle, ne lui soit attachée. On ne vient pas du monde entier pour photographier son fût sous tous les angles, ni pour l’admirer seul, à l’instar de la Petite Sirène ou de Davit de Sassoun, mais d’une manière occasionnelle, comme une curiosité, ou l’élément d’un tout, en l’occurrence le complexe monastique de Tatev. Pourtant, on aurait tort de noyer cette partie dans l’ensemble qui la renferme, comme si un bocal était aussi digne d’intérêt que le poisson rouge qui nage dans son eau. Quand les murs s’écroulèrent lors du séisme de 1931, notre stèle était ainsi construite qu’elle oscilla au rythme des secousses avant de retrouver sa place. Elle resta debout de la même manière que le gotogh syoun, plus modeste, de Vorotnavank. À l’image du roseau qui plie mais ne rompt pas. Le défi auquel furent confrontés les concepteurs de ce quasi-obélisque, c’était de donner une souplesse végétale à un empilement de pierres dépassant cinq mètres.  En créant une articulation par le vide entre la base de la colonne et son logement creusé dans son propre piédestal. L’un des prêtres affectés au monastère, aussi droit qu’un poteau en soutane, nous assurera que son utilité était de prévenir les hommes au moment où la terre était secouée de soubresauts. Ajoutant qu’elle était aussi destinée à terrifier les guerriers seldjoukides qui tenaient pour « diabolique » cet empilement de pierres octogonales surmonté d’un khatchkar que le Catholicos Hovhannès Deraskhanarketsi consacra avec le roi Sembat Bagratouni en l’an 906 de notre ère. En effet, les historiens attestent qu’au début du XIème siècle, les envahisseurs remplirent de bois l’église Saint Grégoire et y mirent le feu avant de la détruire. Leur intention était bien d’abattre aussi « l’admirable colonne », mais «devant pareil miracle, ils n’osèrent pas s’en approcher et se contentèrent d’incendier l’ensemble des bâtiments ».

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Tout cela est bel et bien, me dis-je, mais loin de satisfaire ma perversité poétique. Les nouvelles religions, aussitôt qu’elles s’instaurent pour supplanter les anciennes, n’ont-elles pas l’art, sinon de castrer les traditions païennes, du moins de les transformer dans un premier temps en vue de les subvertir ? Ce prêtre ne me racontait pas tout. Il taisait ce que son angélisme l’obligeait à ignorer. Quel genre de persuasion devra exercer une religion révélée sur un peuple qui, avant elle,  aura voué de génération en génération un culte fort aux turgescences formées par la mystérieuse machine de la nature ? Sur un pays où on dressait des phallus de pierre comme à Etchmiadzine, Erevan, Dvine et dans cette région du Zankézour ? Où le pèlerinage annuel au Mont Khoustoup, à l’occasion du Vartavar,  réunissait hier encore des gens de toute la région venus pour y égorger des moutons en masse ? Où les femmes stériles se frottaient le ventre sur une roche surnommée portakar ? Dont les sœurs, en des temps plus anciens, sans être vraiment infécondes, se caressaient déjà le vagin avec des phallus statufiés dans l’espoir d’en absorber la virilité symbolique.

J’en étais là de ces interrogations  quand, lisant le passage que l’ethnologue Stepan Lissitsian consacre au culte du phallus dans le Zankézour, je tombe le nez dans la réponse que mes inquiétudes avaient subodorée. Il y est dit explicitement que l’invention des colonnes branlantes de Tatev et de Vorotnavank ne serait pas sans rapport avec les phallus de pierre, en ce qu’elles rempliraient une fonction proprement magique. Le khtachkar ajouré qui coiffe celle de Tatev serait loin de produire un effet d’harmonie avec l’ensemble. À moins, précise Lissitsian, que « la croix ne représente elle-même un symbole phallique ». Ajoutant qu’il s’agit peut-être de sa part d’une simple supposition suggérée par son branle qu’on peut déclencher de la main (aujourd’hui impossible en raison de son immobilisation). Il reste que les femmes infécondes avaient l’habitude d’allumer un cierge (un cierge surmonté d’une flamme !) qu’elles fixaient sur le rebord du muret qui entoure la colonne, avant de prier pour avoir un enfant. Or, on appelait cette colonne le gavazane, à savoir le bâton. Non pas celui qu’on prend à la main, mais le pénis, comme on avait l’habitude de l’appeler dans la région du Ghazakh.

Pareille lecture de la colonne de Tatev pourrait sembler plus poétique que scientifique, n’était ce croisement des formes et des mentalités qu’elle autorise. Elle  montre en tout cas, que dans l’inconscient du peuple siège une quête secrète d’énergie rassurante ou perpétuante. Énergie tellurique, cosmique ou religieuse dont la soif dénote une inquiétude, celle qu’engendre la nécessité de maintenir vivante  la flamme de la vie. Sans oublier que les Arméniens d’aujourd’hui, en dépit de leur christianisation précoce, sont loin d’avoir délaissé cette forme de panthéisme magique qui leur donne le sentiment d’être reliés à la terre. On ne peut les comprendre sans tenir compte du caractère hybride de leur culture, tant cet attachement au sol innerve en permanence leur spiritualité, le plus naturellement du monde et sans qu’ils puissent être gênés par les contradictions qu’entraîne l’ambiguïté morale d’une telle attitude.

Novembre 2009

Voir également le texte Portakar, Les morts font vivre

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Photographies de Denis Donikian : copyright

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3 commentaires »

  1. […] pont, aux entrées duquel se dressent des colonnes aussi franches que des phallus de pierre. En Arménie, un phallus de pierre ressemble à un phallus en état de tumescence maximale, avec son gland qui […]

    Ping par Un décembre allemand (2) « Ecrittératures — 19 décembre 2009 @ 12 h 34 mi | Réponse

  2. […] Voir aussi à ce propos : La colonne branlante, avatar chrétien d’une phallusolâtrie arménienne […]

    Ping par Les morts font vivre « Ecrittératures — 26 février 2010 @ 6 h 44 mi | Réponse

  3. […] mais aussi : La colonne branlante, avatar chrétien d’une phallusolâtrie arménienne […]

    Ping par Portakar « Ecrittératures — 26 février 2010 @ 6 h 46 mi | Réponse


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