Marcher en Arménie

29 octobre 2009

Marcher en Arménie

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 16 h 50 mi
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Vous avez quitté Erevan en prenant un minibus, assis près du chauffeur, et vous roulez vers le sud. Vous êtes au cinéma. Le spectacle bouge en permanence et vous laisse en permanence sur votre faim. Tant de choses épousent votre curiosité et l’abandonnent aussitôt : villages paisibles, vallées secrètes, douces collines… Vous descendez dans une ville avec l’impression d’être perdu. Sur une hauteur, une église domine un paysage résigné. Vous êtes en Arménie où survivent des Arméniens. Vous dormez dans un hôtel correct et le lendemain à vous la route, à vous l’inconnu. Fini les sites à visiter, les itinéraires obligés, les terrasses de café exubérantes, le clinquant à l’occidentale… Rien que la terre et des hommes… Et pas après pas, vous sortez de votre longue et lourde chimiothérapie, défiant vos muscles engourdis par une sédentarité forcée ou fouettant votre âge qui commence à craindre le risque de fatigue. Et vous marchez, marchez, de surprise en ravissement. Ciel puissant, couleurs vivantes et des hommes installés dans les lentes chaleurs de l’humain. Le monde se donne à vous. Avec ses monuments naturels, mais aussi ses témoignages de civilisation… On vous parle, on vous conseille, on se confie… On vous dit ses espoirs. On évoque ses débrouilles. On vante son village. Et c’est à peine si on se plaint. D’ailleurs, qui l’entendrait cette plainte ? Mais vous, en écoutant, malgré votre impuissance, vous avez restauré du lien.

Voilà ce qu’on pourrait recevoir en marchant en Arménie. Avec un âne comme Stevenson, un bâton de pèlerin, un guide, chasseur viril ou amante arménolâtre, seul ou en groupe, qu’importe ! Pourvu qu’on ait l’ivresse ! Quel pays vous l’offrirait autant que celui-ci ? Où les bergers font paître leurs moutons au milieu des ours. Où des pierres gravées viennent à vous du fond des âges. Où des curiosités naturelles sont investies de croyances quasi-païennes. Où l’hospitalité est légendaire.

Sans compter qu’en Arménie on marcherait forcément utile. En permettant de créer des circuits et des étapes, de développer des régions. Car plus l’Arménie aura de marcheurs, plus les autochtones travailleront, formant des guides, mettant en place des hôtels et des gîtes, ou des chambres dans les villages. Des initiatives, embryonnaires ou avancées, existent déjà. Balisage de sentier, développement de structures d’accueil ou organisation de randonnées inédites. Déjà, des amis étrangers sillonnent le pays sac à dos.

Au fil des mois, nous proposerons modestement quelques itinéraires nouveaux ou quelques sites connus à connaître mieux ou autrement. Nous décrirons une intimité de la marche dans une Arménie lente à hauteur d’homme. Histoire de titiller les fourmis de ceux qui rêvent de poésie avec leurs jambes.
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Vorotan

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 16 h 41 mi

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On peut rejoindre le village de Vorotan soit bien après Vorotnavank en bifurquant à droite pour longer la rivière, soit plus loin en empruntant le chemin qui conduit jusqu’à un pont fait d’une seule arche (pont dit de Mélik Tangui). On se retrouvera alors au pied d’une falaise en forme de tuyaux d’orgue, dessinée comme une chevelure de géant bravant des tempêtes. De fait, Il s’agit d’une formation basaltique semblable à celle qui surplombe la vallée sous le site de Garni. Vorotan est blotti dans un coude de la rivière, à l’écart de la route, bénéficiant d’une paix pour le moins stérile. Le village ressemble à un îlot végétal perdu dans un amas de collines chauves. Il se distingue par ses sources d’eaux chaudes et son microclimat qui le met à l’abri des intempéries les plus folles. Pour se dérouler dans un site pittoresque, la vie ne semble pas pour autant atteindre des niveaux de grande exubérance. Le peu que nous aurons appris de ce village nous paraîtra comme la répétition de ceux que nous aurons traversés. La vétusté des routes qui y conduisent en dit long sur l’état de déréliction dans lequel se trouve Vorotan.

Septembre 2009

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

Vorotnavank

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 16 h 34 mi
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Vous marchez sur la route qui longe en contrebas la montée vers Vaghatin et vous plongez maintenant jusqu’au tournant pour suivre le Vorotan, quand tout à coup vous voici l’œil dans la splendeur  mauve d’un paysage dont toutes les lignes descendant des montagnes semblent couler vers l’église de Vorotnavank pour la choyer et l’honorer. Tout est dans une harmonie discrète et somptueuse. Et en effet, on savoure d’emblée ce concert de formes que jouent entre eux les pans géométriques de l’église et les flancs des hauts reliefs qui l’environnent de tous côtés. L’architecte semble avoir calculé l’inclinaison des toits pour qu’ils fasse écho à celle des versants venus marier leurs formes plastiques à la mystique de ce monument consacré à la prière. Petite église que magnifie la circulation de ses ombres à l’heure où le ciel illumine ses formes. Arrivés sur le chemin, à une centaine de mètres, nous remarquerons combien elle inscrit en douceur sa structure en cône sur son fond de colline pyramidale qui se dresse légèrement sur le côté, de manière à dégager la croix dans l’éternel azur. D’ici, la vue vers le sud s’évase en des échappées de reliefs ocre s’élevant vers des bleuités incandescentes. Le Vorotan est comme une ligne d’acier qui sinue dans les jardins avant de poursuivre son cours au creux d’une vallée inféconde. Le monastère de Vorotanvank aurait été fondé au XI ème siècle par la Reine Chahandoukht du Siounik, fille du Roi Smbat. Il semblerait qu’à l’origine le site était un lieu de pèlerinage et que s’y dressait une église fondée par Saint Grégoire l’Illuminateur et portant son nom. La Reine dédia la sienne à Saint Étienne le Protomartyr.  Plusieurs chapelles jouxtent le corps central ainsi qu’un cloître ouvert. À l’intérieur des fortifications, stèles et pierres tombales roussies par le temps émergent d’un champ d’herbes sèches. Tout près, poussent des rangs d’abricotiers. Plus tard, en reprenant la route, nous tournant pour revoir le site par dessous, nous aurons ce tableau d’une église aux pierres sombres dressée sur sa crête, tandis qu’en contrebas un homme et sa femme s’affairent dans leur verger.

Septembre 2009

Voir Carte de Sissian à Chamb

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Vue de la vallée depuis l’église

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Chemin d’entrée

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Entrée principale

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Cimetière

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Khatchkar à l’intérieur du cloître

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Intérieur

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Vorotnavank vu de la route

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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Commentaires (1)

Décharge de Sissian

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 16 h 27 mi
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Après ses terribles routes, l’autre obsession de mes écritures arméniennes, ce sont les décharges. Elles brutalisent la vue autant que les endroits où elles sont implantées. Et quels endroits !  Généralement sauvages et purs. Mais tout à coup altérés par le repoussant des merdes nationales. On me dira qu’il s’agit d’un propos de poète, mais que l’urgence quotidienne commande de fermer les yeux pour donner une réponse aux amoncèlements des ordures. Je ne jouerai pas au maître des salubrités publiques. Les pays occidentaux, en passe aujourd’hui de régler le crime contre la nature qu’est le déversement sauvage des déchets, ont connu la même situation il n’y a pas si longtemps. Mais ici la « chose » n’indigne pas ou si peu. Salir n’est pas salir pourvu qu’on ne salisse pas chez soi. J’ai vu cette habitude à merdifier d’innocents sites naturels à l’entrée du magnifique village de Chamb. De quoi vous faire rebrousser chemin. Cette décharge en était comme la carte de visite.   On savait déjà qu’on allait trouver des gens en proie à une profonde impéritie, comme si l’homme s’abandonnait à lui-même et se laissait dominer par ses fonctions intestinales. À traverser pareils lieux, cyniques et incongrus, on se sent tout à coup pris d’une intense tristesse. L’odeur des pourrissements mêlée à celle des lentes consumations vous grise le cerveau. Vous ne savez quoi penser et votre plus grande hâte est d’échapper aux griffes de cet enfer, de passer la colline afin que vos yeux retrouvent au plus vite leur bain de magnificences. La route à cet emplacement est parsemée de vieilles peaux de moutons sur lesquelles roulent les voitures et qui dégagent des fumets de cadavres en décomposition. Après quoi, on se sent libéré, on respire la force géologique de l’instant, mais de temps à autre, viendront comme une rengaine vous harceler ces lieux noirs travaillés par le feu mais impossibles à effacer ni de la terre, ni de votre esprit.

Septembre 2009

Voir Carte de Sissian à Chamb.

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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Le site MARCHER en ARMENIE a pour but de faire partager des expériences de randonnées dans les provinces arméniennes, de donner des informations pratiques, de créer des liens vivants entre la diaspora et les villageois, mais aussi de promouvoir un tourisme d’entraide et de découverte. Ce site appartient à tous ceux qui souhaitent joindre l’utile à l’agréable, la rencontre et la promenade, la culture et la nature. Nous invitions ceux qui ont écrit sur leur voyage à pied en Arménie à nous soumettre leur texte et leurs photos.

22 octobre 2009

Métaphysique du paysage

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 17 h 04 mi
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Marcher en Arménie d’une vieille église à une autre vieille église permet aux imbéciles de croire qu’ils voyagent intelligemment. Pour autant, nul ne saurait leur contester ce droit tant ces pierres taillées et agencées en édifice constituent de forts tropismes sur l’âme en quête de constructions humaines qui transcendent le temps. Mais cette méthode vous volera le meilleur de la marche, qui doit avoir pour principe de rencontrer ce qui s’offre à vous de vibrations vivantes plutôt que d’ahaner vers ce qui n’aurait plus aujourd’hui qu’un intérêt historique ou archéologique. En Arménie, on ne devrait pas marcher sans humer le paysage intermédiaire tout pétri de  profondeurs mystiques, sans laisser agir en soi sa force minérale pour savourer ses reliefs déchirés ou ses couleurs brûlées par les intensités du ciel. On m’objectera qu’on peut éprouver les mêmes sensations en d’autres pays. Que non ! Celui-ci est à ce point parsemé de monuments monastiques, généralement dressés dans des lieux qui favorisent l’élan spirituel, qu’il semble que tout l’espace soit conquis par la même densité métaphysique. Même morts, ils agissent sur leur environnement. Leurs ruines illuminent encore les terres qui les entourent. C’est dire combien l’esprit qui a conçu ces ouvrages dédiés à la prière se perpétue au-delà de l’histoire qui les a condamnés au silence ou des séismes qui les ont abattus. L’émotion qui s’empare de notre voyageur imbécile sitôt qu’il se trouve devant une croix taillée dans la pierre ou devant une chapelle usée par les intempéries en dit long sur la puissance attractive de ces concrétions religieuses. L’absence de moines dans toutes ces architectures consacrées au divin aujourd’hui laissées à l’abandon n’aura pas pour autant évacué le magnétisme spirituel que le poids séculaire des prières et des charakan a patiemment élaboré. Ainsi marche le voyageur en Arménie, en perpétuelle contemplation.

Octobre 2009

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Photos : Aghardzine

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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Le voyageur indécent

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 0 h 52 mi

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Tout homme qui voyage a besoin d’hommes qui ne voyagent pas. L’un ne va pas sans les autres. Ainsi, c’est toujours à la rencontre d’individus immobiles que part l’individu mobile. Celui-ci que ferait-il si les autres n’existaient pas ? Il se perdrait dans le paysage, un paysage nu, un paysage vide qui se transformerait très vite en un gouffre angoissant. Il faut donc que des hommes soient aussi lourds que des pierres, associés indéfectiblement à des montagnes, des rivières, des champs pour que d’autres puissent passer. On m’objectera que certains marchent en quête de désert. Certes, mais durant combien de temps ? Le désert absolu rend fou. Certains moines du Mont Athos, perchés sur leur piton rocheux, n’ont parfois plus leur tête. C’est que marcher trop longtemps dans un lieu sans homme peut vous faire perdre la raison, qu’il soit de sable, de pierre ou de végétation. Mais de nos jours, notre nomade moderne est celui qui a de quoi quitter momentanément son lieu de vie. En revanche, s’il force le destin pour abandonner son nid, le sédentaire cloué à sa sédentarité sait qu’il prend des risques. Souvent il préfère survivre difficilement là où tout lui est familier plutôt que de s’aventurer dans l’étrange où tout devient incontrôlable. En dehors des villes où il rencontre autant de sédentaires résignés que de nomades potentiels, celui qui  voyage au rythme de ses rêves marche dans le seul luxe des pauvres qui n’ont d’autre choix pour survivre que celui de se déplacer le moins possible. Son avantage sur eux, c’est qu’il peut jouir du monde alors qu’ils s’en nourrissent. En ce sens, le même monde ne produit pas les mêmes comportements humains selon qu’on le contemple ou selon qu’on l’exploite. Il y a donc une indécence à marcher dans la campagne arménienne où nous avons côtoyé des existences molles, même si le malheur n’était jamais aussi profond que dans des pays touchés par la misère. Et pourtant, quand nous songeons à ceux qui s’exilent pour tenter de survivre ailleurs, quitte à abandonner leur famille, à se plonger dans l’inconnu le plus froid, alors que nous venons ici pour une promenade de quête poétique ou de santé mentale, il nous arrive d’avoir mal, si mal que souvent nous marchons avec cette douleur.

Octobre 2009

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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21 octobre 2009

Dilidjan, le ciel après les pluies

Filed under: Marz de Tavouch — denisdonikian @ 16 h 26 mi
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Tombez à Dilidjan un jour de pluie, et vous regarderez les nuages, rongeant les collines environnantes, comme des monstres cherchant à vous déchirer la tête. Rien à y faire. L’humidité vous pénètre et vous met l’esprit en lambeaux. La grisaille s’agrippe à vos vêtements et hachure tout ce sur quoi se posent vos yeux. Les voitures semblent fuir et les gens traverser au plus vite le vaste carrefour dont les bras s’étoilent au bas de la ville. Le vert sombre des collines brasse les arbres en quelque chose de menaçant. On est comme dans le fond d’une nasse d’où on ne saurait oser sortir. Toute la végétation semble accablée par cette pluie qui la frappe à grands coups. Les toitures résonnent. Les feuilles émettent des bruits mats comme des notes résignées. Les chambres sont si froides qu’elles poussent à vivre sous l’édredon. Vous désespérez de pouvoir retrouver votre colline, celle qui vous parut un Éden aux lumières vibrantes de calme, et qui était comme un balcon ouvert sur la ville et la grande vallée. Vous avez arrêté un petit vieux, à coup sûr expert en météorologie locale, pour lui demander : « Haïrik, croyez-vous qu’il fera le même temps demain ? » « Le même », répondra-t-il, comme s’il laissait abattre sur votre âme le couperet d’une fatalité. Et vous remontez votre rue, évitant les flaques, malheureux de cette affirmation selon laquelle demain sera aussi inexorable qu’aujourd’hui. Vous aviez cru à une accalmie et vous vous voyiez déjà rejoindre votre site de prédilection pour laisser monter en vous-même le murmure joyeux de ces moments-là et la nostalgie des nudités naïves quand s’embrassaient les corps, les fleurs et les insectes, comme des vols qui se posent, par petites touches, au gré des désirs et des parfums sauvages. Mais la pluie persistante aura transformé votre minuscule paradis en un champ de boue. Et vous vous endormirez avec l’espoir que demain l’autobus de Dilidjan à Erevan vous sortira au plus vite de cette cuvette, car des impératifs vous obligent à rejoindre la capitale… Au matin, le ciel cynique aura des éclats de rire intenses. Un ciel comme vous en aviez rêvé et comme vous l’aviez autrefois embrassé des yeux. L’autobus tournera sur le carrefour pour prendre son élan avant de gravir la côte tortueuse jusqu’au tunnel, au bout duquel surgit toujours un autre monde.

Septembre 2009

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15 octobre 2009

Une fin de voyage

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 11 h 30 mi

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Vous avez beau avoir votre guide, cette forme de Béatrice qui, loin devant, ouvre votre chemin vers une église encore inconnue, vous sentez un moment mûrir en vous l’appel du paysage au point que vous deveniez l’un à l’autre moins étrangers.  Une sensation si étrange que son goût vous échappe aussitôt, vous laissant l’impression de l’avoir rêvée. Mais l’air céleste et les reliefs dansants de la terre vous procurent une extase aussi dense qu’un fruit dont la chair viendrait aviver votre langue. Même si vous savez que la route traverse cet instant d’euphorie géomorphique et se prolonge bien au-delà, vous avez tout à coup la conviction que tout vous invite à fixer là votre marche, à retenir la course du temps et à vous noyer dans cette extrême intimité des choses, étouffé sous une abondance de bonheur. Vous avez laissé derrière vous tant d’objets frappés de vanité, tant de désirs laids et lourds, et voici que vous n’espérez rien qui soit plus exaltant que cette joie qui vous illumine. Vous êtes alors convaincu que c’est là qu’il vous faut mourir. Mourir, mourir vraiment… Entre des années d’inanité, de rites hypocrites, de mots impensés et cette soudaine virginité du monde, il vous est demandé de tout interrompre. Le voyage peut être un suicide en félicité. On marche, on marche jusqu’à épuisement et on laisse son dernier souffle s’absorber dans l’oubli du grand air.

Octobre 2009

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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13 octobre 2009

Croix fleurie à Odzoun

Filed under: Marz du Lori — denisdonikian @ 17 h 28 mi
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Mes souvenirs de quarante ans me renvoient l’image grise d’une basilique à l’abandon. Recouverte d’un tuf aux nuances de cendre et les pans de ses toits envahis d’une végétation tentaculaire hérissée d’arbustes. C’était la preuve que tout désir métaphysique avait perdu de sa puissance au nom d’un athéisme d’intérêt général. Et voici qu’aujourd’hui elle m’apparaît dans un habit de damier rose, aux accents orange ou ocre. Les architectes arméniens l’ont érigée sur un plateau si vaste qu’il a pu accueillir au fil des siècles des pierres tombales semées sans ordre au milieu des herbes folles. De fait, le lieu laisse émerger les ossements d’une foi qu’on aura idéologiquement désertée pour la rendre plus archaïque. D’autres stèles dressent sur des socles imposants des pierres noires sculptées d’une croix dont le dessin n’est lisible qu’en Arménie. On se dit qu’il ne s’agit là que d’une fantaisie d’artisan transmise de siècle en siècle et l’on ne cherche plus à savoir pourquoi.

Depuis peu d’années, officie à Odzoun un jeune prêtre tout en rondeur, dont les ancêtres vivaient dans le village de Vakev Kiough au Moussa Dagh, en Turquie. (L’homme s’est juré d’y retourner pour retrouver le platane dont la vastitude a permis d’en faire… un café). Der Vertaness Baralian a une voie grave, un œil tranquille et fin, une barbe luisante, aussi noire que sa soutane. Il explique savamment les lieux, montre les croix insoupçonnées sur les piliers, indique les pierres du IVeme siècle qu’on a mêlées à d’autres plus tardives. Odzoun, c’est plus de seize siècles d’une foi sublimée en architecture dans les plates hauteurs du Lori.

Or, en choisissant son homme pour que cesse son coma végétatif, la basilique semble vouloir commencer une vie nouvelle. Der Vertaness Baralian est un jardinier de la patience, un pragmatique qui a circonscrit son domaine avec l’ardeur des pionniers. Il connaît ses pierres par cœur, il les récite comme des psaumes à la gloire de l’arménienne ingéniosité. Au besoin, il n’hésite pas à faire de la Vierge à l’enfant que renferme sa basilique un exemple premier dans toute l’Europe chrétienne. Après avoir consolidé les murs d’enceinte, planté à leurs pieds des essences locales choisies pour leur ombre ou leur fruit, réparé les pans les plus infiltrants de la toiture, il a aménagé un coin de l’espace funéraire en aire de jeux pour les enfants du village. Il a compris qu’il fallait rendre Dieu à la jeunesse d’un pays dont l’histoire récente se troua d’un suicide spirituel. Or, voici que notre curé de campagne sème les usages de la croix dans ce village d’Arménie où les vies adolescentes sont grises, perdues, impatientes, à l’égal de tous les autres.

Pour sa basilique, il sait selon quel programme lui restituer sa magnificence. Il refuse même le béton armé au profit du savoir-faire à l’ancienne. Il rejette l’idée de mendier des sous auprès d’autorités qui ont toujours d’autres business à chasser ; sa force d’entreprendre a la densité de sa foi.

Et voici qu’au moment de nous séparer, il me montre une croix sculptée, enchâssée dans le mur d’enceinte. Il m’explique alors que le propre des croix arméniennes, contrairement aux croix européennes, est d’avoir des branches fleuries. Quoi des branches fleuries ! Je regarde… Que ne l’avais-je auparavant remarqué ! S’il est vrai que le bois de toute croix est loin d’être un bois mort, que la mort du Christ appelle la résurrection, les Arméniens ont cherché à l’exprimer de façon visible. Ils auraient donc inventé ça, d’inscrire la résurrection dans la mort et de la figurer. De sorte que de nos jours ce mécanisme de renaissance les hante encore. Et qui sait si aujourd’hui ce n’est pas lui qui fonctionne dans toute l’Arménie après les années Kotcharian de vie grise et de mort généralisée ?

Juin 2008

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Vierge à l’enfant à Odzoun

odzun3Croix de Gochavank

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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11 octobre 2009

Marcher

Filed under: Généralités — denisdonikian @ 9 h 12 mi
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Marcher… Marcher à l’intérieur des éléments. Jusqu’à s’éprouver soi-même comme élément. Dans l’oubli du monde ancien, des aliénations les plus sourdes. L’oubli total. À chaque seconde, au gré du mouvement qui vous lave des mimétismes modernes tandis que vous pénétrez à pas lents au sein du même air que respirent ces montagnes, transparent et rempli de paix. Je ne suis plus un Arménien dans un paysage arménien, mais quelque chose de vivant dans un monde aussi vivant que moi. C’est ainsi que s’éclairent en moi ces instants essentiels, n’étaient cette église qui surgit devant mes yeux comme une appropriation de l’espace, ces gens dont la voix, porteuse de sons familiers, traverse mon esprit, ou ces noms de village écrits dans une langue trop connue. Le reste du temps, quand tout se tait et que les formes géologiques dessinent des silences lointains, je suis ailleurs et je suis autre. Vivant, mais dépouillé de ma biographie. Je quitte, par intermittence, l’enfer de mon nom, et tout ce qu’il charrie d’histoire, de sperme et de sang. Et c’est à peine si je pense, porté à l’extrême pointe du mutisme qui nimbe les montagnes, les arbres, les pierres, ou embrassé par l’eau de la rivière qui s’écoule librement. Mon pas alors se fait danse. Malgré la fatigue, malgré la pesanteur et les douleurs qui serrent les muscles. Entre nous, sans cesse, une joie immobile circule. Des échanges s’établissent qui nourrissent ma déambulation autant que mes rêveries tandis que dans mon dos je sens grouiller les villes et leur capitale faire ses bruits de digestion.  Chaque pas m’éloigne de leurs puanteurs, de leurs fatras idéologiques. Marchant dans le secret espoir de trouver assez de mots pour dire avec justesse les choses qui m’adviennent, j’ignore encore que ces lieux sont en train de les semer en moi et que je les récolterai plus tard comme des vibrations verbales, quand tous ces rythmes de forme et de mouvement seront passés.

Septembre-octobre 2009

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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